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Domaine étranger Dérive totalitaire

juillet 2019 | Le Matricule des Anges n°205 | par Camille Cloarec

Cinquante ans après sa première parution en français, les éditions Inculte donnent à (re)lire Banquet en Blithuanie, une fresque grinçante sur un pays imaginaire, de l’écrivain yougoslave Miroslav Krleža (1893-1981). Une dystopie qui entre en résonance brûlante avec notre actualité.

Banquet en Blithuanie

La Blithuanie ressemble davantage à une fausse couche qu’à une délivrance normale. » Ce pays remarquable en de nombreux points, créé en 1917 suite à la paix de Blato-Blitvinsko, compte un million trois cent mille d’heureux sujets à l’homogénéité étonnante : 99,9 % d’entre eux sont issus du prolétariat. Depuis le coup d’État du 25 janvier et le double assassinat du président du Gouvernement démocratique populaire Moujikovski et du président de la République Sandersen commandité par le général Baroutanski, ce dernier est à la tête du pays. Ses fonctions relèvent d’une véritable vocation. « Il était né pour les vagues, pour les sifflements des tempêtes, pour les courses à cent trente-sept kilomètres à l’heure sur les routes blithuaniennes, pour les conjonctures où l’on jette des hommes par la fenêtre comme des jambons sanglants, pour les mandats d’arrêt, pour le golf qui se joue avec des cartouches dynamitées ». Il apparaît évident qu’une telle personnalité est seule à même de diriger une nation aussi complexe que la Blithuanie. Glorifiée par ses poètes et ses artistes nationalistes, elle est dotée de chefs-d’œuvre (la référence littéraire La Blithuanie dans le brouillard, par exemple), d’une presse à l’objectivité toute relative (L’écho de Blithuanie) ainsi que d’un robuste système économique (grâce à la Blithuanian Business Compagny, notamment). Quelques pertes humaines sont à déplorer de temps en temps en raison de l’instabilité politique du pays, souvent en guerre avec sa voisine la Blathuanie. Ce qui justifie le choix de la couleur nationale, éminemment virile – « s’il se trouve un jour un peintre capable de peindre la Blithuanie (…), il faudra qu’il emploie énormément de carmin ».
Le roman s’ouvre, après une courte introduction historique (poétiquement intitulée « En manière de prologue ou de variation sentimentale sur la question blithuanienne à travers les siècles »), sur la lettre ouverte adressée à Baroutanski et publiée par le docteur Nielsen, un opposant au régime dictatorial actuel qui récuse les manières sanguinaires du nouveau président. Nielsen sera ensuite menacé de mort, contraint à l’exil en Blathuanie d’où il s’enfuira, y étant en proie à la même insécurité. De fait, la plupart des personnages du Banquet en Blithuanie, dont l’intrigue se déroule sur quelques semaines, sont condamnés à disparaître. Les motifs en sont variés (chute d’un immeuble, réception malencontreuse d’une bouteille de rhum sur le crâne, assassinat pur et simple, suicide par pendaison, explosion de bombes, etc.), et ponctuent le récit d’autant de péripéties fatales qui donnent à sa conclusion une touche épurée. Ces hommes forts à l’espérance de vie moyenne, nourris au rhum de Jamaïque et aux cigarettes Maryland, ont plusieurs particularités : d’abord, ils sont masculins. Aucune femme en vue, à part quelques épouses ou maîtresses encombrantes qui traînent dans un couloir sans comprendre les grands enjeux du monde. Ensuite, ils font partie de la bourgeoisie dont, comme chacun sait, les actes sont dictés « par la conscience profonde, innée, qu’(elle) n’agit pas au XXe siècle mais au XVIe ». Enfin, ils s’entourent des meilleurs : des directeurs de conscience irréprochables, des ministres aux discrets problèmes de dépendance et des exécutants qui agissent « en qualité de bourreau(x) et exécuteur(s) de la volonté du tyran ». Toutes ces dispositions n’ont d’autre visée que celle de promouvoir la Blithuanie au-delà ses frontières, et de prouver toujours plus fort la supériorité de sa « seule et unique religion nationaliste internationale  ».
L’ironie est l’instrument par excellence de Miroslav Krleža, qui oscille entre franches moqueries et clins d’œil subtils. Dès les premières pages, l’écrivain croate nous prévient : son ouvrage n’est rien de moins qu’un « divertissement moyenâgeux » dans lequel l’animal prend parfois le pas sur les attributs humains. Ses protagonistes, qui tiennent tantôt du chien enragé, tantôt du babouin morose, sont bien souvent rattrapés par les comportements propres aux habitants de la porcherie. Grotesques, outranciers, ils baignent dans une soif de pouvoir démesurée, pleine de paradoxes, de contradictions et de maladies mentales. « Quiconque veut être un parfait dompteur dans ce moderne asile d’aliénés que constitue notre comédie blithuanienne, ici à Beauregard, doit être un avare généreux, une brute sentimentale et un tyran miséricordieux, d’une charité évangélique, tout cela en une seule personne.  » En effet, la folie n’est jamais loin, teintant les huis clos de légère paranoïa. Les théories de conspiration pleuvent, précipitant les prises de décision assassines. Rehaussées par une écriture lourde, ponctuée d’adjectifs grandiloquents (« fuligineux », « colossal », etc.) et de néologismes risibles (« blithuaniennement », « nielsenoïde », etc.), elles décrivent sans pitié les tourments propres à ces esprits maniaques et assoiffés de grandeur. À coups d’antiphrases (« cette chère presse nationale à demi illettrée ») et de traits d’humour (« les facultés internationales de la mort »), Banquet en Blithuanie dépeint donc un territoire perclus de micronationalismes, abreuvé de patriotisme forcé, qui n’est pas sans rappeler celui de l’Europe.

À la fois essai philosophique, récit satirique, manuel politique et fiction romantique.

Le ton caricatural et dénonciateur n’est cependant pas la seule force de l’ouvrage. Des envolées lyriques s’élèvent çà et là, contrant la noirceur triste et dégradante de l’ensemble. Brusquement poétique (« La vie n’était pas le crime blithuanien mais le chant des oiseaux migrateurs, au-dessus des frontières, hors de l’atteinte d’un Baroutanski, un chant disant que la vie ne devrait pas être une phrase bornée et stupide »), le récit développe de multiples introspections, durant lesquelles les deux héros, Baroutanski et Nielsen, sombrent dans des abîmes d’angoisse, enfermés chacun dans leurs palais. Ce lyrisme surprenant, quelque peu emprunté, va de pair avec des références littéraires de haute volée. Les brèves apparitions de Tacite, Gogol, Vigny ou encore Nietzsche signalent l’ambition de ce roman baroque et grinçant, qui tient tout à la fois de l’encyclopédie, de l’essai philosophique, du récit satirique, du manuel politique et de la fiction romantique. Ce qui est sans doute le plus frappant, c’est le réalisme minutieux dont fait preuve Miroslav Krleža (compagnon de route des communistes, il rejoint Tito après la guerre), qui parvient à créer en 750 pages une nation entière, dotée d’une histoire et d’une culture générale solides, secouée par des actualités politiques mouvementées. La force de conviction de son propos, qui joue sur les exagérations et les contradictions, n’en est que plus cinglante. Elle décrit, tout simplement, la dictature dans ce qu’elle renferme de plus laid, de plus pauvre : « ce mélange de brouillard blithuanien et d’eau-de-vie, cette imbécillité de rhinocéros d’une foule stupide habilement canalisée, cette mixture menteuse de police routière, de balthuanisme, de balalaïkas, d’enthousiasme tricolore romantique, ce stratagème massif de tromperie consciente et de vérités troubles, cette sanglante omelette de haine et de méchanceté ignare, myope, cette horde de passions populacières aveugles et d’intérêts habilement masqués ».
La narration morcelée, diffractant chaque assassinat, s’attardant sur les réactions des deux camps, dilate le cadre spatial et temporel. Le scénario du Banquet en Blithuanie répond à un schéma étiré et cyclique qui, à la manière du mythe de Sisyphe, reflète l’absurdité des comportements humains gouvernés par l’ambition et la soif de pouvoir. L’humour de Miroslav Krleža ne se laisse pas facilement envahir par le désespoir. C’est sur une note engagée qu’il clôt cette pièce maîtresse de la littérature yougoslave : « Que nous reste-t-il, alors ? Une boîte de caractères de plomb… ce n’est pas grand-chose (…), mais c’est la seule arme que l’homme ait inventée jusqu’à présent pour défendre sa dignité humaine ».

Camille Cloarec

Banquet en Blithuanie, de Miroslav Krleža
Traduit du serbo-croate par Mauricette Sullerot-Begi,
Inculte, 762 pages, 24,90

Dérive totalitaire Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°205 , juillet 2019.
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