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Domaine étranger Ceintures noires et nuits blanches

juillet 2019 | Le Matricule des Anges n°205 | par Camille Decisier

Parmi les derniers inédits de Harry Crews, Le Karaté est un état d’esprit n’est pas le moins ardu… Âmes sensibles, s’abstenir.

Le Karaté est un état d’esprit

On ignore presque tout de John Kaimon, si ce n’est qu’« à cause de tous ces chiens affamés et de ces nègres malades », il a quitté son Mississippi natal pour se retrouver sur la plage de Port Everglades, Floride, poursuivi par deux homos lubriques armés d’un tube de beurre de cacao. En tentant d’échapper aux assauts de Marvin et George, couple d’ennemis héréditaires dont les bruyantes velléités de viol ponctuent le récit, John se réfugie au sein d’un groupe de karatékas aguerris s’exerçant dans la piscine vide d’un motel à l’abandon.
Le ton est donné. Au lecteur de suivre… ou non. Complètement foutraque, ce roman paru aux USA en 1973 et inédit en français est à l’image de l’ensemble de l’œuvre (assez colossale) de son bizarroïde auteur : obscur et éclairé, réaliste et déjanté. Sur le fond de noirceur économique, de mutilation sociale et sentimentale, de misère intellectuelle et de désespoir permanent projeté par la société, se découpent les ombres lumineuses des paumés qui, comme par magie, croient encore en quelque chose. Les parias ne le sont pas parce qu’ils portent des slips brodés de sequins ou cherchent la paix intérieure en s’explosant les mains sur une planche de bois. Ils le sont parce qu’à l’inverse du mouvement banalement métronomique du monde, ils n’ont pas oublié le désir d’y trouver leur place sans pour autant renoncer à leur identité profonde. Quitte à passer pour de sacrés barjos. Il se passe de drôles de choses dans les chambres désertées du Sun’N’Fun Motel : on y baise, on y médite pendant des heures devant le portrait totémique de Jefferson David Munroe, nain à la chevelure blanche capable de prouesses complètement délirantes (« Je l’ai vu manger une bouteille de bière, continua Belt. C’était une démonstration de sérénité intérieure »), on y avale des kilos de légumes verts feuillus sous forme de gélules arrosées d’une abominable sauce hyper-protéinée : « John Kaimon dévissa le couvercle et but tout le bocal. Pour en venir à bout, il dut se souvenir de l’époque où il avait été capturé, circoncis et violé par le gang de motards en Californie. (…) Il se sentait capable de mâcher du fer. » Le bassin déliquescent de la piscine extérieure, chauffé à blanc par un soleil de plomb fondu, abandonné depuis si longtemps que des touffes de chiendent en fendillent le béton, est un dojo à ciel ouvert bercé par le ronronnement de l’Interstate 95. Il y a le ceinture marron borgne dont l’œil de verre va finir par jaillir de son orbite. Il y a Belt, l’intransigeant maître karatéka, qui voudrait s’acheter pour y vivre le sommet d’une montagne de l’Arkansas. Et surtout la déroutante Gaye Nell Odell, tigresse « aux cuisses délicatement invincibles », devenue sourde de l’oreille gauche après s’être fait éclater le tympan par un coup de pied circulaire parfaitement exécuté, qui s’exprime par aphorismes mais concourt néanmoins au titre de Reine de beauté…
On doit s’attendre à tout venant de Harry Crews (1935-2012), dont l’enfance redneck sordide servit de terreau à une œuvre noire, peuplée de paumés et de freaks en tout genre trimballant leur anormalité à bout de bras dans l’Amérique profonde et profondément conformiste des années 70. S’il aime plus que tout tremper sa plume dans l’encre de la dérision, c’est pour mettre le désespoir à distance et le lecteur en déroute : on touche vite, alors, au cynisme. La dimension spirituelle de l’art martial, à laquelle est porté un intérêt sincère, est parfois abordée comme sur un prospectus de supermarché (« Il y a un mystère en chaque chose, et aucun n’est facile »). Ajoutons à cela un fil narratif plutôt ténu, et il n’est pas évident pour le lecteur d’y retrouver son chemin… si chemin il y a. À moins peut-être d’emporter, en guise de boussole, cette phrase tombée du Faucon va mourir, écrit en 1973 : « La normalité, c’est de la merde. »

Camille Decisier

Le Karaté est un état d’esprit, de Harry Crews,
traduit de l’américain par Patrick Raynal,
Sonatine, 235 pages, 20

Ceintures noires et nuits blanches Par Camille Decisier
Le Matricule des Anges n°205 , juillet 2019.
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