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Poésie Théâtre des opérations

juillet 2019 | Le Matricule des Anges n°205 | par Christine Plantec

Premier opus puissant de Solmaz Sharif, qui dit l’onde de choc de la guerre depuis sa position d’étrangère en son propre pays.

Mire est un coup de maître. On ne sait si sa placidité glaçante est la manière dont la colère s’exprime après qu’elle est passée ou s’il s’agit d’une colère au cube. Difficile de trancher tant le poème gagne en intensité à mesure qu’il déploie sa langue et ses occurrences multiples. « Mes amis qualifient ma disposition / de stoïque. Tu fais le poisson mort, disait un ex. La distance / est une drôle de drogue qui a fait de moi une personne en détresse, / (…) Ma dispersion / à la surface du globe débattue et soumise aux quotas. »
Pour Solmaz Sharif, née en 1983 à Istanbul de parents iraniens, l’exil constitue l’ADN de la famille. Ses parents ont fui l’Iran au début des années 70 pour y revenir en 1979 avant de s’expatrier en 1980 et de s’établir plus tard aux États-Unis. Or le berceau familial est une poudrière qui essuiera d’autres guerres, à commencer par celle que G.W. Bush décrète en 2003, après avoir convaincu l’ONU de l’existence en Irak d’armes de destruction massive n’ayant jamais existé. Sharif a alors 20 ans, et depuis les écrans américains elle assiste aux premières frappes en Irak de cette guerre où il faut moins de « 16 secondes entre la pression sur la gâchette à Las Vegas et l’impact du missile Hellfire à Mazar-e-Sharif, après quoi ils demanderont Nous avons touché un enfant ? Non. Un chien, se répondront-ils à eux-mêmes  ». Toute guerre est une erreur, c’est là une évidence. Mais comment faire avec cette ineptie qui, de manière récurrente, est au fondement même d’une humanité construite sur les vestiges de la horde ? Comment faire avec un Patriot Act qui érode les fondements d’un état démocratique ? « Le doux ronronnement / des images en bande continue. / Qu’est-ce que le fascisme ? / M’a demandé un étudiant / et le croirez-vous ? / je ne me souvenais plus / de la définition. »
Inventivité des formes, variations quasi calligraphiques, emprunts, Mire donne une impression d’éclatement, d’étoilement formel qui, évitant la naïveté mimétique, figure magnifiquement ce que l’œil, l’appareil photo ou la caméra ne peuvent restituer : les traces aléatoires et disparates de la guerre dans les mémoires et les corps. Puis son onde de choc, celle des dommages collatéraux au sein des familles et de leurs descendants. La persistance d’une odeur, d’un geste, d’un silence dans ces riens du quotidien qui perforent les jours et prennent soudain toute la place. Ces éclats minimaux qui sidèrent et retiennent. Un oncle mort au combat lors du conflit Iran-Irak dont le deuil est impossible : « J’ai écrit / Je me brûle les doigts sur le gril / et je sens les tranchées, mon oncle / qui se pisse dessus. “Comment peut-elle écrire ça ? / Elle ne sait pas”, a dit une amie, la fille / d’un vétéran du Vietnam, à une autre amie, / la fille d’un autre vétéran du Vietnam. »
Si écrire est le lieu d’une résistance face à la construction d’une réalité story-tellinguisée par les détenteurs du pouvoir dont les médias se font l’écho docile, la jeune poète pose assez vite la question de savoir qui est légitime pour dire l’anéantissement de l’homme par l’homme, qu’il s’agisse du Vietnam, de Guantánamo, de toutes les situations d’anéantissement. Aussi une note en postface nous apprend que Sharif a prélevé des termes dans le Dictionnaire militaire américain et que c’est en petites capitales qu’ils émaillent le texte. L’insertion du vocabulaire militaire percute l’œil, l’imaginaire et la responsabilité du lecteur. Cet acte subversif nous rappelle que l’euphémisation, l’évidement par l’acronyme, la déréalisation du langage sont plus que jamais à l’œuvre dans notre manière de dire le monde. « Chaque jour je m’accommode/ du langage / qu’ils ont fait / de notre langage / pour neutraliser / la capacité des objets de faible valeur monétaire / comme toi.  » Or, ainsi que Solmaz Sharif l’écrit dès les premières lignes : « Cela compte comme on appelle une chose : un amant m’a appelée Exquise. Exquise  ».

Christine Plantec

Mire, de Solmaz Sharif
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
Raluca Hanea et François Heusbourg,
Éditions Unes, 108 pages, 19

Théâtre des opérations Par Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°205 , juillet 2019.
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