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Théâtre Têtes de Turcs

juillet 2020 | Le Matricule des Anges n°215 | par Patrick Gay Bellile

Ferhan Şensoy nous offre un jeu de massacre jubilatoire dans un grand rire libérateur.

2019 - Comédie de fiction sans science

Poursuivant son travail de traduction des dramaturgies d’Orient, la maison d’édition L’Espace d’un instant publie aujourd’hui, dans son domaine turc, un auteur corrosif, iconoclaste, bousculant tous les codes et n’épargnant personne, surtout pas le pouvoir en place à Istanbul. Auteur, comédien et metteur en scène, Ferhan Şensoy occupe aujourd’hui une place très importante au sein du milieu artistique turc. Passé par le Conservatoire national de Strasbourg et par le Grand Magic Circus de Jérôme Savary, il fonde en 1976 à Istanbul le théâtre Ortaoyuncular pour lequel il va écrire près de cinquante pièces dont un très grand succès auprès du public turc, une œuvre culte, On achève bien les shahs. 2019, quant à elle, a été écrite en 2009, sept ans après l’installation de l’AKP au pouvoir. À cette époque, Ferhan Şensoy assiste à la montée de l’islamisme et de l’autoritarisme du régime d’Erdogan, et prévoit déjà ce que l’on voit à l’œuvre aujourd’hui en Turquie. Comme il le dit lui-même, « le travail de l’artiste est aussi un peu de prédire les choses, d’éclairer un peu ce qui est à venir ».
La pièce s’apparente à une forme cabaret, enchaînant les tableaux courts tournant en dérision de nombreux aspects de la société turque, que ce soit le voile, le mariage, la polygamie, la publicité, les informations télévisées. En même temps, elle suit deux personnages, deux opposants rêvant d’un avenir glorieux, Mustapha et Kemal, nommés ainsi en hommage au grand réformateur turc Mustapha Kemal Atatürk. Nos deux résistants en herbe se sont réfugiés dans un abri souterrain pour échapper aux perquisitions et aux arrestations. Ils ont fait des provisions de boîtes de conserve, de cigarettes et d’anis pour fabriquer du raki. Ils peuvent ainsi tenir deux ans. Et en attendant le grand soir, ils jouent au backgammon en buvant du raki mais se tiennent prêts : « Pour l’instant nous n’avons pas l’intention de sortir… Si un quelconque évènement démocratique se déclenche, informez-nous par e-mail. » Tandis qu’à la télévision la publicité effectue son travail de propagande : « Indispensables pour tout musulman, les chapelets “NUR-U ZIYA” que l’on peut égrener en tous lieux, sans faire de bruit. Le chapelet “NUR-U ZIYA qui cliquette si tu le souhaites” »
Il y a beaucoup d’humour dans l’écriture de Ferhan Şensoy, beaucoup de provocations aussi, car il n’est pas un amuseur. Il est un auteur social utilisant la langue et la dérision pour mieux attaquer les nombreuses dérives autoritaires de son pays. Les personnages défilent, une trentaine, représentant les différentes couches sociales de la Turquie, depuis le premier ministre jusqu’au petit peuple, avec toujours le regard amusé et le commentaire acide. « Que va-t-il advenir de notre dette au FMI de dix mille fois neuf cent mille quadrillions de dollars, sans compter les intérêts ? Nous allons les payer, on attend la chute du dollar. » Les tableaux s’enchaînent, toujours surprenants, toujours absurdes : nous sommes sur un plateau de cinéma où l’équipe de tournage supprime petit à petit tous les éléments du scénario parce que la censure veille, ou bien nous pénétrons dans un intérieur domestique dans lequel le mari introduit une troisième épouse face aux rivalités opposant les deux premières. Ferhan Şensoy ne ménage personne, mais une constante se dégage : la religion. Il est un laïc pur jus et les imams et autres bondieuseries en prennent pour leur grade. La pièce commence par un ballet d’hommes et de femmes voilées dans un tableau intitulé « La Turquie est plongée dans ses cinq prières quotidiennes » et se clôt sur un nouveau ballet, mais dont les danseurs sont cette fois sans voiles : « La religion est un beau poème. » Tout un programme.

Patrick Gay-Bellile

2019 : Comédie de fiction sans science,
de Ferhan Şensoy
Traduit du turc par Noémi Cingöz,
L’Espace d’un instant, 102 pages, 15

Têtes de Turcs Par Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°215 , juillet 2020.
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