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Domaine étranger Le fardeau des espérances

juillet 2021 | Le Matricule des Anges n°225 | par Camille Cloarec

Avec Chant des plaines, découvrons l’œuvre romanesque du photographe américain Wright Morris, aussi dure et dépouillée que ses clichés.

En France, nous connaissions Wright Morris (1910-1998) avant tout pour ses photographies (surtout depuis la rétrospective que la Fondation Henri Cartier-Bresson a consacrée à son travail au cours de l’été 2019). Voici que nous découvrons à présent ses écrits. Chant des plaines s’ouvre au tout début du XXe siècle au Nebraska, l’état natal de l’auteur dont les vastes étendues arides innervent son œuvre photographique. La famille dont il est question est frappée par une mystérieuse malédiction qui « veut que les femmes (…), si elles tombent enceintes, engendrent seulement des filles ». À l’origine de sa généalogie, une jeune fille anguleuse et pas vraiment jolie, Cora, courtisée par Emerson Atkins, un paysan venu acquérir des fournitures à meilleur marché dans l’Ohio. Après un mariage expéditif, ce dernier déporte sa toute nouvelle épouse vers le comté de Madison, où il vient d’acquérir des terres avec son frère Orion. Emerson demeurera un inconnu pour Cora sa vie durant. Après une nuit de noces catastrophique (« Cela ressembla sans doute à une intervention chirurgicale sans anesthésie. L’horreur excéda l’horreur ») durant laquelle elle se mord jusqu’à l’os, accident qui sera pudiquement camouflé en morsure de cheval, elle plonge dans un état de sidération. Cette union qui demeurera unique est suffisante pour assurer une descendance au couple. Cora, pour laquelle le quotidien rime avec labeur, accueille l’enfant à venir avec perplexité. « De jour en jour, néanmoins, le fait de porter un enfant lui donnait la satisfaction du travail bientôt fini, d’une récolte qu’elle pouvait attendre avec espoir » : ce sera Beulah Madge. Entre-temps, les folies d’Orion le conduisent à se marier avec une gitane, Belle, laquelle lui donnera trois filles : Sharon Rose, qui deviendra l’inséparable de Madge, Eula Stacy au destin fulgurant, et Fayrene Dee dont la naissance sera fatale pour sa mère.
Les années sont rudes pour la famille Atkins. Sans Belle, Orion devient peu à peu un vagabond. Cora travaille dur à son élevage de poules, et Emerson à la ferme. Les trois enfants sont bien souvent laissées à elles-mêmes et grandissent ainsi. Madge, au grand dam de sa cousine, épouse un charpentier avec lequel elle s’empresse de fonder une famille. Pour Sharon, qui voit le mariage comme un asservissement, c’est une défection impardonnable. À ses yeux, Madge « était comme un veau, élevée et engraissée pour le marché, et un acheteur avait jeté son dévolu sur elle ». De son côté, elle se lance dans des études qui la mènent à l’université de Lincoln puis à Chicago, où elle vit de manière indépendante. Quant à Fayrene, elle tombe enceinte et n’a d’autre choix que de se marier avec le coupable. Tandis que l’arbre généalogique, désormais grouillant de femmes, étend ses ramifications, Sharon s’obstine dans la voie qu’elle a empruntée. À rebours de la famille à laquelle tant bien que mal elle continue d’appartenir, elle annonce le siècle qui vient et l’espoir de « la fin d’incessantes humiliations, de désirs inadmissibles, de tâches interminables et de fureurs rentrées, de rituels familiaux accomplis avec des gens à demi conscients, si amicaux et directs qu’elle avait honte de ne pas les aimer ».
Tous ces personnages féminins, distincts par leurs personnalités et leurs destins, ont en commun une force unique qui leur fait prendre le dessus sur les hommes, dépeints par le roman comme exsangues. Les héroïnes de Wright Morris incarnent les différents chemins qui s’offrent alors aux femmes : l’acharnement domestique comme seule raison d’être (Cora), l’existence par le biais de la maternité sans cesse recommencée (Madge), l’opposition au modèle patriarcal et la mise au ban de la société qui en résulte (Sharon). L’extrême dénuement dans lequel elles baignent, qui ne laisse que très faiblement entrevoir une forme de lumière et d’espoir, rappelle les photographies minimalistes de l’auteur, qui se font l’écho d’un monde rural plongé dans une misère palpable. Chaque détail compte, chaque objet parle, chaque événement pèse. Chant des plaines rend hommage à ces figures féminines fortes, qui chacune à sa manière cherche à se hisser au-delà de son passé, souvent sans y parvenir, tirées en arrière par le poids des hommes et le fardeau des espérances qu’elles portent. Le récit livre aussi une réflexion sur le passé sur le point de sombrer dans l’oubli, avec la disparition de Cora, la matriarche de la famille, et nous questionne sur son sens profond : « Le passé est-il un récit auquel on nous convainc de croire, alors même que nous luttons contre les difficultés de la vie présente ? »

Camille Cloarec

Chant des plaines,
Wright Morris
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent
Christian Bourgois, 288 pages, 22,50

Le fardeau des espérances Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°225 , juillet 2021.
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