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Domaine étranger La ville imprenable

novembre 2021 | Le Matricule des Anges n°228 | par Feya Dervitsiotis

Berlin, 1994. Un écrivain bataille avec le projet condamné d’écrire le roman de cette ville sortie de l’Histoire. Matthias Zschokke, lui, y parvient, à coups de pages ruisselantes d’angoisse et de beauté.

Paru il y a plus de vingt-cinq ans et enfin traduit, Le Gros Poète répondait à une pulsion écrasante : « tout le monde connaît les événements du siècle qui viennent de se dérouler chez nous, et tous attendent maintenant le roman du siècle qui déferlera en trombe sur ces événements ». Soit écrire la capitale réunifiée. Cette entreprise à l’envergure gênante, l’auteur refuse de l’assumer. Il se cache plutôt derrière une autre trame narrative, par exemple les déboires d’un « gros poète », son double qui serait aux prises avec ce même sujet. « Parfois celui qui écrit tombe lui-même au centre, dans le viseur du lecteur, coïncide avec le héros du livre, qui est moi ». Lorsque ce héros meurt, peut-être tué par sa tâche impossible, dès la première moitié du roman, l’écrivain reprend le relais pour finalement n’écrire sur rien.
Tout est fait pour se dérober au chantier sinistre qu’est le Berlin de ces années-là. Le temps politique s’est retiré dans une redondante circularité, l’Histoire cède sa place à une société de Sisyphes qui s’agitent pour combler leur vacuité existentielle et ralentir leur avancée inexorable vers l’abîme. Bilan d’une année arrivée à son sommet et sur le point de se répéter à l’identique, le livre se déroule un 31 décembre. Le narrateur ne contrôle plus ses proportions (« Quand je trinque avec mon invité, je le frappe presque au visage avec mon verre, tellement mes bras sont longs »), le sommeil l’a quitté, tout comme la fatigue, il n’est plus que lassitude. Une violence sourde envahit les avenues, la désolation les paysages et des bruits mortifères les maisons : « l’écoulement dans l’évier résonne comme si de la poudre d’os s’écoulait dans la muraille »
L’écrivain n’est pas à l’abri, il se découvre cimenté à la ville, celle-ci s’infiltrant en lui jusqu’à faire subir son propre destin à son écriture : « les mots se désintègrent entre ses dents, changent de sens devant ses lèvres, font sombrer ce qu’il dit en un amas confus. » Désespéré, il contourne son sujet, se rend dans des châteaux alentour ou bien à la campagne chez un ami pour reprendre des forces avant de réattaquer. Rien à faire, Berlin est le sujet grandiose d’un autre temps, d’un Döblin ; face à un Zschokke elle résiste, « elle s’émiette dans la main » et l’écrivain ne dispose plus des instruments nécessaires pour la faire tenir en un tout. Le Gros Poète se construit puis se défait, s’écrit comme par lui-même à partir d’un assemblage aléatoire d’histoires : un couple d’Anglais en vacances en Crète, des épisodes sexuels sordides, la rencontre par un enfant d’une femme décapitée, l’éducation d’un futur cadre – tout plutôt que de parler de Berlin. S’étalant sur plusieurs pages, ces anecdotes gratuites expriment une fureur de parler. Loin de l’écrivain produisant des textes édifiants et de puissantes visions, le nôtre vaque, ridicule, effrayé par le silence.
Éclaté et autoréférentiel, méchamment joueur, Le Gros Poète se veut aussi pénible que le réel qu’il décrit. Le livre explique cet acte volontaire : ici, pas de littérature qui laisserait « glisser quelque chose entre moi et la vie », pas question pour nous lecteurs d’être délivrés de nous-mêmes, ni divertis de notre existence. Non, Matthias Zschokke nous offre le vrai, c’est-à-dire une prose moribonde, essoufflée, décadente à l’image de la ville, où l’on avance, oisifs et désenchantés, vers la fin du livre comme au bout d’une vie.
Ce portrait d’une Allemagne de fin de l’Histoire et des moyens pour l’exprimer rappelle le Faserland de Christian Kracht, paru l’année suivante. Matthias Zschokke, auteur de Maurice la poule, prix Femina étranger 2009, partage avec cet autre écrivain suisse de langue allemande un cynisme mi-mélancolique, mi-rieur, mais aussi des pages lumineuses, inattendues. Tous deux s’inscrivent dans le sillage de Thomas Bernhard.
Le nihilisme du Gros poète a ses limites. C’est dans l’écriture que quelque chose a lieu, que l’oxygène qui manquait nous parvient à travers cette tension féconde entre la nécessité de créer du sens et celle de se laisser porter par les mots. Les phrases de Zschokke, magnifiquement rendues en français par Isabelle Rüf, se déploient en de nombreuses branches : « L’eau stagne dans l’air, reste accrochée aux vitres du boucher turc, aux cheveux, aux branches des buissons plantés autour des troncs des arbustes de la rue »

Feya Dervitsiotis

Le Gros Poète
Matthias Zschokke
Traduit de l’allemand (Suisse) par Isabelle Rüf
Zoé, 208 pages, 19,50 e

La ville imprenable Par Feya Dervitsiotis
Le Matricule des Anges n°228 , novembre 2021.
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