Un récit d’enfance à deux voix, comptant plus de cent trente mini-chapitres, un récit qui commence par : « Quand elle tousse, les nichons de tante Bettina lui sortent de la blouse », qui se poursuit dans le cru, le drôle, le sanglant, et qui a le culot de finir presque bien ? Un ovni, oui. D’autant plus singulier que cette bête à deux têtes, venue d’Afrique du Sud, donne la parole à des gosses métis, deux ados, une Nadia et un Xavie, qui font de leurs familles un portrait épouvantable, rêvent de tuer leurs pères, s’enivrent avec des trucs pourris, fument du shit à tout va et s’expriment, blagues nulles et jurons compris, en kaaps.
Le kaaps, c’est la langue dans laquelle Ronelda Sonnet Kamfer a grandi : de l’afrikaans créolisé, celle des Métis du Cap, population que le régime d’apartheid avait mis dans la case « coloureds », les ni-Noirs, ni-Blancs, ni-Indiens, parlant une langue rude et imagée, héritière du néerlandais. Une langue de l’oralité, passée peu à peu à l’écrit – mais rarement publiée. De l’afrikaans au kaaps, il n’y a pourtant qu’un pas – immense, en réalité, tant cette langue de parias a toujours été méprisée et moquée.
Désormais, le pas est franchi. Plusieurs pas, en fait. Ronelda S. Kamfer, « l’une des voix les plus fortes de la littérature afrikaans », souligne l’écrivaine Antjie Krog dans sa préface, s’était fait connaître, dès 2008, comme poétesse. Ses recueils de poèmes lui ont valu de nombreux prix en Afrique du Sud et au-delà. Avec Le Cantonnement, elle signe son premier roman. Publié en 2021 au Cap, c’est aussi le premier roman sud-africain édité en kaaps. Et, finalement, le premier roman en kaaps (excellemment) traduit en français par Georges Lory. Un livre pionnier, à plusieurs titres : par la langue qu’il déploie, comme un tapis de verre brisé ; par le paysage humain qu’il décrit, celui des Métis du Cap, qui prennent ici, c’est inédit, la place centrale ; par sa composition en fragments, enfin, un travail d’orfèvre, subtil et efficace. On mange le livre comme un artichaut, feuille après feuille, un chapitre/pétale après l’autre.
Dans un récit-travelling savamment effiloché, allant des années 1980 aux années 2000, les voix croisées de Nadia et Xavie, les deux cousins « inséparables », racontent par petites touches ce que fut leur enfance, leur façon de survivre à la violence des adultes, leur complicité silencieuse. Groenplaas, où ils grandissent, n’a rien de la ferme idyllique des vieux romans-terroir du temps de l’apartheid. Comme le note Antjie Krog, on est ici « dans un cantonnement pour ouvriers agricoles », un « territoire clôturé où l’on parque les gens ». Un espace de relégation, qui n’a rien d’un éden. C’est là qu’est né ce livre. C’est là que Nadia, Xavie et leurs nombreux cousins naviguent à l’aveuglette, bataillant pour s’inventer des repères, au sein d’une famille élargie XXL, plutôt grouillante et chaotique, où les femmes, des femmes pas bien puissantes, gueulardes ou sidérées, font face...
Domaine étranger L’enfance, à corps et à kaaps
juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264
| par
Catherine Simon
Par la langue qu’il déploie, comme un tapis de verre brisé ; par le paysage humain qu’il décrit, celui des Métis du Cap, Le Cantonnement, premier roman de Ronelda S. Kamfer, est un livre pionnier.
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