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Domaine étranger Adieu des dieux

février 2026 | Le Matricule des Anges n°270 | par Dominique Aussenac

Réintroduisant un dieu incongru dans les temps modernes, le Catalan Joan-Lluís Lluís nous parle de fragilité, de puissance et de désenchantement. Extravagant, étrange, burlesque.

Chroniques d’un dieu boiteux

Tirés par les cheveux, aussi cruels qu’atroces, ainsi apparaissent les mythes des Anciens grecs ! Mais aussi, didactiques, explicatifs du Cosmos, du monde, de leurs créations, des dieux, des psychés et comportements humains, tant que nous ne cessons de les convier à nos contemporaines réflexions.
Tirées par les cheveux, ainsi que par le pied, se révèlent ces Chroniques d’un dieu boiteux. Par les cheveux, car nous sommes ici dans la fantasmagorie, sans souci d’aucune vraisemblance, ainsi le début du roman peut sembler nébuleux, mais il faut à tout prix persévérer dans sa lecture, pour atteindre son acmé, saisir toute sa beauté et les pensées que le roman génère.
Par le pied donc, comme le fut Héphaïstos-Vulcain, à la naissance, projeté en bas de l’Olympe par sa mère Héra qui le trouva si laid, si repoussant. Dans sa chute, il perdit l’usage d’une jambe, lui qui était né sans père, sans la participation de Zeus, mari d’Héra qui enfanta seul Athéna, Héra à jamais jalouse, en fit de même pour Héphaïstos qui rassemble autant de contradictions qu’un être humain. Dieu infirme, vulnérable, d’une laideur effroyable, aux allures de créature chthonienne, lui qui maîtrise le feu, invente et vit dans les profondeurs de l’Etna, crée forges, métallurgie, objets magiques et épouse la plus belle des déesses, Aphrodite : « elle m’avait encouragé à suivre son exemple, “le corps le plus beau finit par lasser, et d’autres bouches moins raffinées te tenteront un jour”. Elle avait raison. Aphrodite connaissait tous les mécanismes du désir et je crois que personne ne pourra en parler avec plus de sagesse.  » Du fait de son apparence, son handicap, sa femme volage, Héphaïstos fut la risée des autres dieux. Pourtant, c’est bien lui et peut-être le seul qui survécut dans ce récit de Joan-Lluís Lluís, écrivain natif de Perpignan, d’expression catalane, auteur d’une vingtaine de romans et d’essais dont trois traduits en français. Le précédent Junil (Les Argonautes, 2024, cf. Lmda 256) nous avait entraînés magnifiquement à la poursuite d’Ovide.
Affaibli, affamé, loqueteux, on retrouve ici le dieu boiteux au VIIe siècle des chrétiens. Les autres dieux sont morts de faim, eux qui se nourrissaient de la fumée des sacrifices, hécatombes de bœufs, que les humains leur rendaient. Mais ces derniers ont oublié et vénèrent un dieu unique qui interdit les sacrifices, tout en fêtant à chaque messe le leur. La fumée d’un scarabée grillé par une petite fille le réanime. Si, illettré, il ne comprend pas le monde dans lequel il est, il retrouve petit à petit ses pouvoirs, son inventivité, trucidant çà et là les humains et finit par s’en faire des valets, en Sicile, à deux pas du volcan-atelier. On le suit à travers les époques –Moyen Âge, Inquisition, Sicile mafieuse –, et c’est au XXIe siècle qu’il se décide à écrire ses chroniques. Sa rencontre avec un curé féru de culture grecque est un moment d’anthologie, comique certes, mais plein de gravité et d’empathie.
«  – Héphaïstos ?… Comment… c’est un miracle, mais comment expliquer un miracle comme celui-ci ? Sainte Vierge, comment est-ce possible ? Un miracle païen… je suis devant un miracle païen. »
D’une écriture vive, simple, claire, d’allers-retours incessants passé-présent, de dialogues décalés, cocasses, métaphysiques, de contrastes saisissants entre ténèbres et lumière, barbarie et sagesse, Joan-Lluís Lluís nous parle de la fragilité, de la solitude des humains et des mythes, du merveilleux et du désenchanté, de mélancolie, d’anxiété, de nostalgie. Ce qui finalement ressemble assez à notre époque où les milliardaires se prennent pour des dieux avalant la fumée de nos propres sacrifices.

Dominique Aussenac

Chroniques d’un dieu boiteux,
de Joan-Lluís Lluís
Traduit du catalan par Juliette Lemerle,
Les Argonautes, 224 pages, 20

Adieu des dieux Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°270 , février 2026.
LMDA papier n°270
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°270
4,50