En cinquante numéros en ligne, la revue Catastrophes s’est ménagé une place importante dans le paysage poétique, ce que ne manquera pas de souligner ce cinquième et dernier volume de sa version papier (son ultime « best of »).
Lancée à l’initiative de Pierre Vinclair en collaboration avec Guillaume Condello et Laurent Albarracin, la revue ne s’est pas proposé de défendre une ligne esthétique particulière. Prenant acte de la caducité de certaines postures belliqueuses (du type « formalistes » vs « lyriques ») qui avaient longtemps animé la poésie française et se révélaient de plus en plus artificielles, elle a préféré refléter, à l’instar des esthétiques différentes pratiquées par ses trois animateurs, la diversité des écritures contemporaines. Ce qui n’impliquait pas pour autant de se contenter d’une vague notion selon laquelle, toute frénésie avant-gardiste étant digérée, tout se vaudrait plus ou moins. Il s’agissait plutôt de faire s’articuler les approches diverses et parfois opposées en donnant toute sa place au poème et à l’exercice critique, comme le rappelle Vinclair dans un épilogue en forme de livre dont vous êtes le héros. L’objectif premier de Catastrophes semble avoir été, ni plus ni moins, de répondre à l’impossible question « qu’est-ce que la poésie ». De le faire dans la pratique (dans le cambouis du vers en train de s’écrire) et par la réflexion (en cherchant à mettre le doigt sur ce qui définit en premier lieu ce cambouis).
Les cinq sections qui organisent ce numéro final en sont le reflet. Une idée de la poésie se réalisant dans « l’hybridation des jeux » de langue et ne se contentant pas d’être « seulement illustrative de telle ou telle rhétorique ». D’où les intitulés provocateurs et désinvoltes de ces sections, qui proposent « d’entendre des voix », de dire « mort à la poésie » ou de se demander « qu’est-ce que tu racontes ? ». Après un bref poème d’Albarracin dédié à Sylvia Plath en guise d’ouverture, on y trouvera des propositions toujours conséquentes, des « 11 chants » marseillais de Julia Lepère à l’hybridation maximale d’un long poème fleuve et collectif sur un fleuve, le Rhône, dans lequel les contributions se tuilent les unes dans les autres en une constante métamorphose. Une certaine idée du paysage s’incarne encore dans les « Provences » de Jules Masson Mourey, où « sous la lame aiguë du couteau barbaresque / la résine s’écoule de la peau des pins », ou dans les « Accidentés » de Condello : « Allongée sous les draps de l’eau la roche mère / Ouvrait ses flancs en V au Var et sa charrue / L’ensemençant d’un limon frais ». Ailleurs, chez Maya Vitalia, la « mouche finale » est celle qui « au bout du fil / de pêche ne mange plus nos corps ».
La question du récit en poésie trouve à s’incarner dans une traduction de la poète victorienne Elizabeth Barret Browning ou dans une réflexion provocante (c’est-à-dire aussi stimulante que contestable) de Sophie Martin, qui propose d’envoyer promener les « abîmes contemplatifs » au profit d’une narration en poésie qui tirerait avantage de ce qu’elle peut, contrairement à la prose laborieuse, « sortir quasi impeccable » d’emblée. À propos des « voix » que fait entendre le poème, Ivar Ch’Vavar dialogue avec une de ses hétéronymes dans un exercice périlleux de dédoublement. On citera enfin un essai de Julien Boutonnier qui retrace l’origine obsessionnelle de ce qui l’a amené à écrire le remarquable pavé Les Os rêvent. Bref, qu’on soit tour à tour emballé, agacé ou ennuyé par les diverses propositions rassemblées ici (c’est à ça que sert une revue, à cette expérience de lecture dynamique), on en aura pour notre argent dans ce beau finale.
Guillaume Contré
Catastrophes5. La fin de l’aventure,
Le Corridor bleu, 260 pages, 20 €
Revue La poésie sur le chantier
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
| par
Guillaume Contré
Avec ce cinquième numéro papier, la revue Catastrophes conclut en beauté son périple de huit années.
Un livre
La poésie sur le chantier
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°271
, mars 2026.
