Ali Shams est né en 1985 en Iran. Il est auteur, metteur en scène et traducteur. Il lui est interdit de quitter le territoire iranien depuis la publication et la diffusion de deux de ses pièces sans l’autorisation du bureau de la censure. Son texte, Les Vieilles Filles, est un huis clos suffoquant, métaphore glaciale de ce qui se passe dans son pays. L’action se déroule dans une maison en décrépitude qui sent le renfermé. Trois sœurs y vivent recluses. La pièce démarre le jour des 101 ans du « Père Chéri ». Très vite, le lecteur découvre que ce dernier est en fait mort depuis vingt ans. Mais pour continuer de toucher la pension de leur père, ses trois filles sont obligées de faire revivre au quotidien le vieil homme, empaillé comme une momie, totalement effrayante. Des dizaines de cassettes enregistrées égrènent les leçons de convenance du « Père Chéri ». Elles sont écoutées religieusement. La soixante-dixième cassette traite par exemple de la virginité. De fait, l’enseignement du défunt paternel semble tenir en quelques préceptes : tenir la porte de la maison close, cacher des armes partout car tout étranger est un danger potentiel. Autre règle essentielle : « Ne vous ai-je pas dit (…) lors des leçons au sujet de l’amour, sur la cassette trente-neuf, que l’amour n’est que pour moi ? Que vous ne devrez jamais aimer un homme autant que votre Père Chéri ? » Le jour de l’anniversaire du père coïncide avec la célébration du suicide de la quatrième sœur, trente-trois ans plus tôt. Une sœur qui écrivait et aimait les livres. Mais plus la pièce avance, plus s’insinue la possibilité que le père ait lui-même tué sa fille. La quatrième sœur aurait en effet « fait quelque chose » avec un homme, le « réparateur de chauffe-eau ». Sa mort devient dès lors « le meilleur cadeau d’anniversaire que je pouvais recevoir » déclare « Père Chéri ». Ce réparateur de chauffe-eau endosse le rôle du salopard de service. Jusqu’à ce que l’on comprenne que son cadavre est en fait caché dans le congélateur de la maison. Et que chaque nuit, les sœurs le ressortent et se disputent pour savoir qui aura le privilège de coucher avec le bloc de glace emprisonnant le corps.
Les Vieilles Filles est une pièce macabre, glaciale, puisque le seul capable d’apporter la chaleur, le réparateur de chauffe-eau, a été massacré. Tout est pétrifié dans des lois édictées par le « Père Chéri », privant ses filles de toute liberté et les faisant sombrer dans une folie destructrice. Plus une once de vie n’émane d’elles. Ali Shams met en jeu des séquences toutes plus surréalistes les unes que les autres, comme la crucifixion d’un cafard, la lévitation de la cadette ou la jubilation de ces femmes à manipuler leur père comme une marionnette, pour rejouer infiniment leur histoire. C’est une œuvre puissante, on pense à La Maison de Bernarda Alba de Lorca, des années après le drame, quand tout aurait été gelé, congelé et que, malgré tout, le désir résiste envers et contre tout.
Laurence Cazaux
Les Vieilles Filles, d’Ali Shams
Traduit du persan par Fahimeh Najmi, L’espace d’un instant, 56 pages, 13 €
Théâtre La maison caveau
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
| par
Laurence Cazaux
Avec Les Vieilles Filles, le dramaturge iranien Ali Shams nous livre une histoire « plus noire que le destin ».
Un livre
La maison caveau
Par
Laurence Cazaux
Le Matricule des Anges n°271
, mars 2026.

