Une petite ville quelque part en Belgique. Petite ville sans histoires hormis celle d’un riche passé industriel. Comme tous les dimanches, Christian, le bourgmestre, parcourt le marché en serrant des mains : « Bonjour, bonjour, vous allez bien ? » Il est populaire : « Un gros bide, ça inspire confiance. Ça fait terroir. Force tranquille. Ça attire le vote. » Mais la petite ville se meurt, les finances ne sont pas brillantes et l’avenir plus qu’incertain. Et voilà qu’un vaste projet industriel va réveiller les consciences, agiter les conversations et aiguiser les appétits. Il s’agit, d’une part, de construire dix pipelines reliant le port d’Anvers au bassin de la Ruhr, et ces pipelines traverseront notre petite ville, et d’autre part de trouver des communes candidates pour accueillir deux parcs industriels pétrochimiques. Bien sûr, les finances publiques frétillent. Une telle nouvelle fait briller les yeux et se frotter les mains. Tout le monde va profiter de la “générosité” de Pipelines Highway à l’origine du projet. Finances, emplois, commerce local, tout le monde semble gagnant. Les impôts vont baisser et forcément de nouveaux habitants arriver. Et puis « Ils creusent, ils enterrent, ils remettent en état ensuite. Rien n’y parait. » Alors, les écolos !
Mais en face, il y a des citoyens opposés au projet et bien décidés à le faire échouer. Nouveaux arrivants ou habitants de longue date, ils vont tout mettre en œuvre pour défendre leur environnement. Et bientôt une Zone à Défendre est créée dans le petit bois de la Taille, là où doit s’implanter le parc industriel. Les pour et les contre s’affrontent, les intérêts privés s’opposent à l’intérêt général, il y a ceux qui tentent de faire pousser des haricots et ceux qui préfèrent les acheter au magasin. Une manifestation est organisée, le conseil municipal est manipulé, les uns montent dans les arbres, les autres font intervenir les forces de l’ordre. L’économie affronte le dérèglement climatique et l’expert ne manque pas de rédiger un rapport complaisant.
Alex Lorette est aussi économiste et sociologue. Il s’est inspiré d’un projet réellement discuté en Belgique pour écrire cette comédie dénonçant les manipulations politiques, pointant les contradictions de tous les participants et la fuite en avant des uns et des autres. L’envie de tout faire brûler répond à l’installation de caméras de surveillance et autres tentatives d’intimidation. L’écriture est rapide, engagée, les caractères affirmés, stylisés, parfois caricaturaux, et les petites phrases courtes font souvent mouche. Les actions envisagées prêtent à sourire : « On entre dans la salle du conseil. On leur vole toutes leurs chaises. » Mais sont justifiées philosophiquement : « On ne les vole pas, on les réquisitionne. Tout comme ils réquisitionnent une zone naturelle. On leur renvoie la violence symbolique qu’ils nous imposent. » Et deux personnages, A et B, deux pipelines, à la fois narratrices et duettistes comiques, interviennent constamment pour commenter, discuter, approuver ou s’inquiéter pour leur avenir, apportant une mise à distance qui permet le rire.
Malgré toutes les actions, la police et le tribunal se chargent de faire taire les récalcitrants. Et Christian peut enfin inaugurer son parc industriel : « Demain, il ne faudra pas que j’oublie la paire de ciseaux. Il faudra couper le cordon d’inauguration, pour la photo. » Et c’est la fin du texte. La première fin. Une seconde fin possible est proposée : « Une explosion énorme. Une boule de feu qui monte haut dans le ciel. La terre tremble et gémit. Noir. » La violence a cessé de n’être que symbolique.
Patrick Gay-Bellile
Sauvages, de Alex Lorette
Emile & Cie, 96 pages, 13 €
Théâtre Branle-bas de combat
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
| par
Patrick Gay Bellile
Quand un projet industriel de grande ampleur divise la population.
Un livre
Branle-bas de combat
Par
Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°271
, mars 2026.

