Faut-il croire à la fin des emmerdements ? N’est-ce pas comme croire au père Noël, tout bonnement ? À lire le nouveau roman de Nicole Caligaris, on se pose la question. La double expérience de son Gogol, le gars narrateur à la ramasse agrippé au comptoir, et de celle qu’il prend pour une juge, narratrice alternative, incite à prendre avec des pincettes le récit fait a priori des lendemains qui déchirent. C’est un soir de 13 novembre que prit la gelée : le gogol, un tapé, qui a eu des problèmes psychiatriques, se fait virer à la fermeture du Mar Cantabrico, un bar, au moment où sautent les plombs, et saisit le premier paletot qui lui passe sous la main. Comme un fait exprès, ça n’est pas le sien, il se mélange dans les manches, titube quelques marches et déboule dans un couloir où niche monsieur Yahia qui écoute sur une radio une longueur d’onde qui n’émet qu’un crachotis. On voit le genre.
Entre Jean-Pierre Martinet et Andreï Biely, on est sur du glissant. D’autant que la juge qu’il prend à témoin n’en peut mais. Elle a ses propres soucis, et ses soucis, c’est du lourd aussi : sa survie économique est en jeu. De fait, elle n’est juge que de ce qu’elle observe ; elle est une intermittente de la culture, une fabricante de « projets » (mot vide) pour le ministère de la Culture, une esclave moderne de l’administration centrale soumise à la langue de bois de petits barons de la culture bien en poste, bien assis derrière leur tas de chemises de papiers destinés à laisser imaginer qu’ils traitent de la matière active. Rien d’actif, comme la radio de monsieur Yahia : personne sur la ligne, personne sur la culture, rien, plus un mot significatif.
Du désarroi moderne, individuel (celui du gogol paumé au milieu de ses souvenirs de puzzle, d’oncle, du son « cloc » émis par la statuaire égyptienne, du puzzle Ravensburger représentant une plaine après la bataille – avec manteau esseulé ! –, du père dépassé par ses troubles psychiatriques) ou collectif (la perte de sens globale que nous subissons tous), Nicole Caligaris nous trace une courbe où les niveaux s’entrelacent dans l’impérieuse vigueur du dérèglement. Flot de paroles enchâssées de réminiscences, d’inquiétudes et de questionnements, Le Gogol est un récit de la colère. Car il se pourrait, si l’on y songe, que surnage dans cette double histoire de dérapage une trace de la mésaventure que subissent les institutions culturelles qui n’intéressent pas les mécènes, celles qui œuvrent en silence et loin des éminentes positions médiatiques. Comme la Maison des écrivains, éradiquée sèchement et sans scrupules par les services du ministère de la Culture malgré son rôle de « premier employeur d’écrivains en France » l’an dernier. La Maison permettait à des écrivains de vivre en portant dans des écoles, etc. le sens de la langue et de l’imagination, de la pensée, de l’idée, du savoir et, en fait, de ce que l’on nomme la culture. Mais cela, en administration rongée par les mites de l’ultralibéralisme aveugle et sot, ne comptait pas.
Pourtant, comme l’écrivait Biely dans son chef-d’œuvre Pétersbourg (1913-1922), et c’est une phrase que place Caligaris en épigraphe de son livre : « Il ne peut y avoir de littérature authentique qu’à la condition que ce ne soient pas des fonctionnaires consciencieux et bien-pensants qui la fassent, mais des fous… » Des fous qui acceptent de vivre de rogatons, de miettes, de mépris et d’insultes tandis qu’on leur montre en exemple des best-sellers médiocres aux imaginations préfabriquées. Se pose toutefois la question : qui est le gogol maintenant ? Et que va produire ce « cloc » qui pourrait être un déclic, un jour, peut-être…
Éric Dussert
Le Gogol, de Nicole Caligaris
Verticales, 188 pages, 19 €
Domaine français Des fous pour la littérature
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
| par
Éric Dussert
Dans un roman qui entrelace deux paroles, Nicole Caligaris exprime une colère froide contre l’administration de la culture en France.
Un livre
Des fous pour la littérature
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°271
, mars 2026.

