Que nous offre la contemplation des fleurs ? La proximité de la beauté, sa fragilité ? Pourquoi cette omniprésence dans l’œuvre de la native de Barcelone qui n’a eu de cesse d’ensemencer ses romans de multiples variétés florales, d’arbres, de plantes et de jardiniers ? Obsédantes, les fleurs ! Que cachent-elles ? Un naturalisme ? Un surnaturalisme ? Le sentiment de l’éphémère ?
Mercè Rodoreda a écrit de mémoire, un monde d’avant chaos, un monde aberrant, telle une étoile qui brille mais désintégrée, n’existe plus, telle cette ville de Barcelone en plein essor culturel, d’idées progressistes, détruite par la guerre civile.
À l’instar de ses héroïnes, Mercè Rodoreda naît beauté étrange, d’une grande sensibilité, à l’existence tourmentée par deux guerres, des exils, la précarité, des amours compliquées… Enfant unique issue d’une famille de la moyenne bourgeoise éprise de littérature, son grand-père la baigne de catalanité, fort sentiment d’appartenance à ce peuple singulier, sa langue, sa culture. Elle la vivra en toute liberté en tant que journaliste, cherchant à monnayer ses talents de polygraphe : poèmes, romans, contes, théâtre… S’engagera aux côtés des républicains. Se mariera par convenance avec son oncle de quatorze ans son aîné dont elle aura un petit garçon. Les abandonnant tous deux, lors de la Retirada, pour s’exiler dans un premier temps à Paris, en zone libre, ensuite en Suisse à Genève, où elle connut une vie plus stable, confortable. C’est là dans les années 1960 qu’elle écrira ses prestigieux romans, traduits en trente-quatre langues : Place du diamant (1962), Le Jardin sur la mer (1967) et Rue des Camélias (1966), qui relate la vie d’une petite fille abandonnée dans la rue éponyme, Cécilia Cé. « (…) il m’a prise, sale comme j’étais, avec le papier encore épinglé sur ma poitrine, et il m’a emmenée regarder les fleurs : regarde les œillets, regarde les roses, m’a-t-on dit qu’il disait, regarde, regarde. Car, c’était le printemps et tout était en fleurs. » Elle sera recueillie par un vieux couple, s’enfuira, découvrant la misère, les hommes, la prostitution, l’enfermement, presque la folie.
Difficile de résumer la psychologie de cette femme libre, sans racine, sans identité, qui n’a comme atout qu’un beau corps. Une marchandise que les mâles convoitent, achètent, salissent, humilient. Cécilia aime les hommes, l’amour, l’argent, le bien-être aussi. Victime consentante ? Malhonnête de penser cela dans une société patriarcale, basée sur l’argent-roi, confrontée à la lutte des classes, à la violence des possédants. Mercè Rodoreda décrit, mais ne juge pas. Son discours n’est pas militant, pourtant intrinsèquement féministe et paradoxal. Son héroïne aime l’image de la féminité dont toutefois elle pâtit. Ne s’effondrera pas du fait de sa force de vie, son regard sur le monde des petits riens du quotidien, la délicatesse avec laquelle on arrose les fleurs, le chatoiement d’une étoffe, le vent dans le feuillage et aussi certainement sa quête identitaire : qui suis-je ? quelle sorte de femme suis-je ? « Bien lavée, bien coiffée, un peu de parfum derrière les oreilles et les ongles comme dix petits miroirs, je me suis assise sur une chaise de la salle à manger pour mettre de l’ordre dans mon sac. »
L’écriture fluide de Mercè Rodoreda glisse tout en étant très contrastée. Elle génère de la simplicité, une extrême gravité, une puissance inouïe et de la légèreté. Son réalisme est froid, acerbe, cruel, à l’instar de Hugo, Dickens, Zola, les scènes sont violentes, même si l’horreur est souvent suggérée, se cache, tapie derrière une porte, introduisant une dimension fantastique. Enfermée dans un appartement, enivrée façon pré-Pelicot par son amant, Cécilia donne l’impression d’être une souris dans un laboratoire de l’effroi, un peu comme dans L’Œuf du serpent, le film d’Ingmar Bergman. Et puis, il y a cet onirisme, un côté éthéré, aérien, ourlé de sentimentalité qui porte l’héroïne vers des lendemains qui chantent le printemps. Le jardinier est celui qui prend soin des fleurs, il est celui qui a inventé Cécilia Cé. Le retrouvera-t-elle ? Plus qu’un roman, une huile essentielle !
Dominique Aussenac
Rue des Camélias, de Mercè Rodoreda, traduit du catalan par Edmond Raillard, Zulma, 258 pages, 21,50 €
Domaine étranger À fleurs de peau
avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272
| par
Dominique Aussenac
Réédition de Rue des Camélias, un des fleurons de l’écrivaine Catalane Mercè Rodoreda (1908-1983). Un Destin de femme en quête d’identité entre réalisme noir et onirisme floral. D’une si délicate mélancolie.
Un livre
À fleurs de peau
Par
Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°272
, avril 2026.

