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Domaine français La créature, le détenu et les deux paumés

mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273 | par Anthony Dufraisse

Très étrange – mais peut-être trop elliptique –, ce premier roman d’Aurélien Blanchard en forme de folle échappée.

Si certains livres sont bien trop longs et poussifs, celui-ci, le premier roman d’Aurélien Blanchard, aurait en revanche mérité d’être plus développé. On ne fera certainement pas reproche à ce quadra d’avoir tiré à la ligne ; tout ici est elliptique, deviné, entrevu. On croirait presque lire un synopsis. Dans le futur proche d’une France postapocalyptique privée d’Internet et en proie à des mégafeux de forêts, ce livre raconte l’histoire de Braque, un ex-taulard qui se retrouve en fuite et « chargé d’âmes » : d’abord d’une drôle de créature télépathe (« mi-chien mi-éléphant »), destinée à devenir cobaye, et qu’il arrache d’un laboratoire-manoir, puis, chemin faisant, de deux « post-adolescents » (Vlad et Clothilde, dans la vingtaine) livrés à eux-mêmes, paumés. « Excursion poisseuse », « cavale », « traque », « James Bond bas de gamme », différentes expressions qualifient en cours de route un convoyage (celui de la bestiole) qui, en dépit de la menace qui guette, va devenir compagnonnage. « Il y a des aventures, des dangers, mais tout est presque toujours léger, joyeux, et puis surtout, les choses ont plus ou moins un sens » ; voilà ce que Braque pense des récits qu’il lit dans un cahier trouvé dans une maison abandonnée que squatte la fine équipe.
Pas vraiment un hasard, la découverte de ces papelards manuscrits : Blanchard, pressent-on, décrit là, en même temps, son propre bouquin… Ici aussi, les choses ont plus ou moins un sens, et c’est au lecteur d’accepter, ou non, le flou narratif qui règne de bout en bout dans ce roman qui fait autant penser, l’éditeur le suggère à raison, à La Route de Cormac McCarthy qu’au récent Règne animal, le très déstabilisant film de Thomas Caillet (on songe aussi, quant à nous – mutants-zombies en moins –, au Je suis une légende, le roman d’anticipation de Richard Matheson adapté au cinéma avec Will Smith). Curieusement, si on s’agace souvent de cet art de l’économie qui confine à l’esquisse frustrante, on finit quand même par s’en accommoder. Sans doute parce que l’ébauche débouche sur quelque chose d’assez beau. Comprenez que ce chemin chaotique avec tueur aux trousses montre la réconciliation de l’ex-détenu sinon avec lui-même, du moins avec autrui. Faisant lien, et presque famille, entre l’altérité radicale de la créature inclassable et celle, marginale, du tandem adulescent, le personnage principal semble renouer avec son humanité. Le regard qu’il porte sur lui-même change complètement, justifiant peut-être l’idée de l’écarquillement contenue dans le titre. Comme si les rencontres successives et les embûches transformaient son intériorité jusque-là anesthésiée ; comme si un homme sans qualité et mal qualifié pour l’affection se réinventait sous nos yeux.
Braque qui, ne l’oublions pas, porte le nom d’un peintre inventeur du cubisme, mouvement artistique de l’éclatement, est un puzzle qui se recompose. Dirons-nous alors qu’il s’agit du roman d’une rédemption ? Peut-être pas, mais d’une renaissance, certainement.

Anthony Dufraisse

Les Chemins écarquillés,
d’Aurélien Blanchard
Christian Bourgois, 155 pages, 17

La créature, le détenu et les deux paumés Par Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°273 , mai 2026.
LMDA papier n°273
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°273
4,50