Natalia Ginzburg, vivre leurs vies
BERGMAN
« Je sais qu’à un moment donné j’ai pensé que dans un monde tel que le nôtre où le désir de raconter semble mort et pétrifié, Bergman était l’un des rares narrateurs existants, quelqu’un qui prodiguait des histoires de gens avec une générosité illimitée et disait la seule chose qu’il fallait dire : la manière dont les personnes affrontent et supportent la souffrance et le bonheur, la misère, la peur et la mort. » (Vie imaginaire, décembre 1971)
CRITIQUE(S)
« Je pense que s’il y a une chose dont celui qui écrit devrait toujours se garder, c’est de s’affliger outre mesure des critiques négatives ou du silence qui tombent sur son œuvre. Accorder une importance démesurée et essentielle à la réception de notre œuvre révèle un manque d’amour de notre part pour l’œuvre elle-même. Si nous l’avons vraiment aimée, si nous l’aimons, nous savons que ce qui lui arrive, son cours et son destin, l’incompréhension ou la faveur qu’elle pourra rencontrer n’ont qu’une importance éphémère, comme comptent peu pour une rivière ou un nuage les villages et les arbres rencontrés au passage. » (Ne me demande jamais, octobre 1969)
FÉMINISME
« Le féminisme fait porter un uniforme aux femmes. Or, une chose est certaine, il faut faire en sorte de ne jamais porter d’uniforme, encore moins quand les uniformes couvrent la diversité des aspirations et des privilèges, autrement dit quand les uniformes sont factices. Dans le cas du féminisme, l’uniforme représente la révolte contre l’espèce virile. Les motifs de révolte contre l’injustice sociale étant précis, concrets et suffisamment clairs aujourd’hui dans le monde, la révolte du féminisme contre l’espèce virile est pure perte de temps, pure futilité, prétexte malhonnête au bruit et à la confusion, et pure erreur. » (Vie imaginaire, avril 1973)
GUERRE
« Cenzo Rena disait que la guerre allait peut-être vraiment finir, que le fascisme s’effondrerait en Italie et en Allemagne. Mais en s’effondrant, il risquait de démolir la terre. Il avait l’impression que la terre commençait déjà à se désagréger : les villes s’écroulaient un peu partout, les gens fuyaient et il y avait ces longs trains plombés où les Allemands entassaient des milliers et des milliers de juifs. Cenzo Rena se rappelait les joyeux trains dans lesquels il voyageait autrefois, il se demandait si les trains redeviendraient un jour quelque chose de gai, que les gens emprunteraient pour voyager, s’amuser et atteindre leur destination. » (Tous nos hiers, 1952)
MUSSOLINI
« Mussolini n’était plus drôle, il ne faisait plus rire. Il avait fait rire pendant un bon bout de temps, quand il portait des guêtres et un haut-de-forme, quand il se faisait photographier avec des bébés tigres dans les bras, quand il marchait les mains sur les hanches parmi les gerbes et les ménagères rurales. Mais au fil du temps il était devenu de plus en plus funèbre. Sa grande tête de statue passait en voiture...

