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Nouvelles Anniversaire

octobre 1993 | Le Matricule des Anges n°5

Née en 1917 à Fontenay sous Bois après avoir travaillé en psychiatrie, Yvonne Lenoir a écrit un livre à partir de son expérience professionnelle, Les Oubliés de l’hôpital psychiatrique ouvrage collectif (1979, Le Seuil). Son envie d’écrire remonte à cette époque. Marquée par la guerre, elle reconnaît laisser dans ses nouvelles une bonne part d’autobiographie. Dernier livre acheté : Jung Chang Les Cygnes sauvages Presses Pocket .

Merci de ton invitation à arroser le cinquantenaire de notre bachot qui remonte à la déclaration de la guerre. Nous allons donc nous revoir, une vingtaine de dignes grands-mères aux cheveux blancs ou teints qui encadrent d’aimables visages ridés, pivotant sur des cous chiffonnés. Tu te souviens sûrement de mon arrivée dans la classe. Je venais du lycée, apportant dans mon cartable des manières qui m’auréolaient d’une fierté de mauvais aloi. les années passées sur les bancs du lycée suffisaient sans doute à l’esprit républicain de mes parents, et ils avaient jugé urgent, sans me demander mon avis, que je devienne une jeune fille à marier bon teint, en fréquentant un cours privé.
Par chance, vous m’avez très bien accueillie, comme si pour parfumer la marmite où mijotaient depuis que vous aviez l’âge scolaire, les enseignements au programme, vous attendiez une petite pincée de poivre apportée de l’extérieur. J’avais certes une légère rancœur et me préparais à vous critiquer globalement et en détail ; mais vous étiez sympathiques, et pendant deux ans j’ai évolué, heureuse dans votre monde clos et bien pensant.
Presque sans savoir ce qui se passait dehors.
Nos profs étaient tous des hommes à une exception près ; ils se montraient sensibles à la beauté des yeux de nos mères ou des nôtres et éperonnaient leurs poulains vers une réussite brillante. Y compris ce vieux satire de prof d’anglais, tu te souviens, qui se montrait très tâtillon sur nos traductions de Shakespeare. Il avait réussi, insistant sur le mot « téton » « téton qui n’est pas le sein, mesdemoiselles, le bosom, mais le bout du sein » à faire rougir d’un seul coup les vingt-cinq élèves de la classe.
Je n’oublie pas non plus nos fous rires en entendant la prof de philo décrire avec une vibration sensuelle des narines ses promenades sur les cîmes avec Estaunié (académicien).
Avec toi, je rêve, je ris, peut-être vais-je pleurer à l’heure de notre « boum grand-mère » où nous évoquerons la mémoire de celles que nous ne reverrons jamais. Entre autre « la petite chose » (tu lui avais donné ce surnom) dont le regard nostalgique était plus sémite que ses traits, et dont les parents, antiquaires renommés avaient un fort accent russe. Nous l’aimions à notre façon, notre petite Anna si moche ; elle acceptait avec bonne humeur toutes nos taquineries, pourvu qu’elle soit reconnue par toutes ces jeunes filles à qui elle aurait voulu ressembler. Son plus grand plaisir était de nous faire rencontrer son frère aîné, quand il venait la chercher à la fin d’un cours. Beau et brillant c’était son dieu.
Malgré l’accent de ses parents qui la rendait différente de nous, je me sentais, comme elle, vulnérable.
Qui a pu raconter sa mort ?
Nous étions un groupe d’amies très unies, mais je me souviens avoir éprouvé de l’agacement quand vous parliez en baissant la voix d’un respectable personnage que vous appeliez votre Directeur de conscience. J’avais du mal à comprendre son mode d’emploi, ayant suffisamment à faire avec tous les appels à ma conscience venant des grands-mères, mère, gouvernante, sans parler de la mienne, exigeante et empêcheuse de danser en rond.
J’ai des souvenirs de surprises-parties, où je m’ennuyais comme un poisson évoluant dans une eau terne et sans bulles pétillantes. Il n’y avait que des invités « biens », avec qui j’aurais dû me sentir « bien », puisque j’étais la fille de gens « biens », mais il se trouvait toujours un ou deux danseurs inflirtables, comme ce Saint-Cyrien enrobé d’un superbe uniforme, que son ange gardien distrait avait quitté au moment où il était venu m’inviter à danser, qui désirait en me serrant contre ses boutons dorés que je partage son admiration pour le célibat de « nos » prêtres.
J’ai quand même un merveilleux souvenir de la garden-partie dans le château de ta grand-mère en Seine et Oise. Il faisait un temps radieux et parce que ton père en raison de sa profession de banquier était plus ouvert que ceux des autres, les invités étaient plus sympathiques et plus divers que d’habitude. Mes sœurs et moi dans nos robes d’organdi blanc, que la couturière de Maman « avait créées dans l’esprit de la soirée », étions trois nuages légers, qui d’un bout à l’autre de la salle aux boiseries Louis XV, se rapprochaient, se souriaient, complices, et s’éloignaient au rythme à trois temps des « Murmures de la forêt Viennoise ». L’Anschluss, c’était déjà de l’histoire ancienne. Quand notre jeunesse chantait au son du tango qui succédait à la valse, nous ne savions pas encore qu’une d’entre nous trois disparaitrait comme Anna, alors que résonnait au loin notre chant triomphant.
Tu te rappelles ce lundi soir en rentrant du cours, le vendeur de journaux qui criait à la mort de « tous ces gens qui gouvernent la france, les francs-Maçons, les Deux-cent familles, les juifs, les communistes ». Je gardais une apparence calme, je ne voulais pas de ta compréhension, mais j’ai dû me raidir, car tu m’as dit : « Viens, on n’est rien de tout cela, toi et ta famille c’est spécial, viens manger un gâteau ».
Toi, tu vivais encore dans l’espoir, et moi déjà dans le désespoir.
En moins de cinq ans, exit notre jeunesse.
A jeudi, je t’embrasse

P.S. Hier, à une commémoration des camps, le hasard a voulu que je rencontre le frère d’Anna, jamais revu depuis le bac. Nous nous sommes reconnus sans hésitation. C’est un vieux monsieur de notre âge toujours aussi beau avec le regard bleu de sa mère. Il n’a pas attendu les questions ; il a dit : « Oui, je suis resté… Jean… tout seul ». Ces mots. J’ai été emportée par une colère atrocement confortable comme si tant d’années après, la vérité de l’injustice m’emportait dans une énorme vague : cinquante années de désert vécues par le frère d’Anna.
Tu t’étais trompée, ma famille et moi, ce n’était pas « spécial », pas plus que la famille d’Anna. Ne m’attends pas jeudi. Tout est encore trop récent.

Anniversaire
Le Matricule des Anges n°5 , octobre 1993.