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Nouvelles Mina

mars 1995 | Le Matricule des Anges n°11

Née à Paris en 1953, Sylvie Rouch vit à Granville. Ancien professeur d’anglais et aujourd’hui documentaliste à Coutances, elle a déjà publié un recueil de nouvelles à La Batarvelle en 1993, intitulé Le Canard à trois pattes. Un polar et un roman sont actuellement en cours de lecture dans plusieurs maisons d’édition. Apprécie surtout Virginia Woolf. Dernier livre acheté : Une petite robe de fête de Christian Bobin.

Ils étaient réglés comme du papier à musique, nos dimanches. Un peu après neuf heures, Mina sautait du lit, enfilait à la hâte son peignoir orange - un vieux peignoir au satin élimé - et tirait, d’un coup, les rideaux de jute. Aussi sec, elle jetait un regard mauvais au « merde in France » taggé en lettres minuscules sur le mur d’en face, et se mettait à bougonner qu’elle n’avait pas mérité ça, un mur de parpaings pour tout horizon, que c’était à souhaiter à personne, tellement c’était désespérant, à personne. S’ensuivait un soupir résigné, puis un son bref et rauque qui, lui, signifiait que la parenthèse était close, que le moment était venu pour elle de revenir à des considérations d’un autre ordre, domestiques ou vestimentaires, c’était selon.
Moi, j’attendais pour bouger que les effluves tièdes du café détrônent dans la pièce l’odeur âcre, et persistante celle-là, de l’huile rance et du tabac froid. Il me les fallait ses effluves pour me réconcilier avec l’éclat du jour, émerger en douceur des abus de la veille (d’abord le petit Sauvignon de chez Louis, puis le Sidi meurtrier de Momo, et pour finir, pour achever en beauté la tournée des Grands Ducs, les demis descendus au comptoir de La Paix). A mon tour je tombais du lit, passais caleçon puis chemise, pull ou polo, n’importe, ce qui se trouvait à portée de main, et m’efforçais de me montrer aussi joyeux que je m’imaginais devoir l’être en ce jour chômé. Joyeux et surtout, attentionné.
Mina n’était pas dupe. tantôt elle me laissait lui tourner autour et la butiner, tantôt elle feignait de ne oas comprendre et s’agitait, de la table au buffet, du buffet à l’évier ou au réfrigérateur. Il me fallait alors ruser pour la surprendre et l’immobiliser.
L’amour, pas besoin d’en parler, ou alors peu, à demi-mots, à l’étouffée. On le faisait au lit, le plus souvent. Quelque fois à la verticale, moi debout et Mina, juchée sur la paillasse à hauteur d’appui, les pans de son peignoir orange retroussés sur les hanches, les yeux clos, les reins, la nuque et les poignets cassés. Elle, juste après, rouvrait grands les yeux, m’aspirait l’âme d’un seul regard, puis, jouant de son pouvoir, se retirait de moi, de nous, du monde et courait s’enfermer dans la salle de bains.
Je restais là un moment, échoué au sol, à demi assommé, à attendre je ne sais quel miracle ou quelle catastrophe, en tous cas un signe des dieux.
Vers midi, si je guettais à la fenêtre, alors je la voyais qui rentrait du marché. Je m’appliquais à regarder son béret gris danser le long du mur d’en face jusqu’à ce qu’il couvre le premier mot du tag. Mina « in France », c’était le signe que j’attendais, la marque prise pour descendre la retrouver. Une volée de marches pour moi, et le temps, pour elle, de changer de trottoir.
Momo arrivait pour une heure, rasé de près et sapé comme un prince, la chemise ouverte au col, le veston impeccable, dégageant une telle odeur de naphtaline que nous le soupçonnions de laisser la boule antimites, à demeure, au fond de sa poche. Sacré Momo qui n’avait plus que nous au monde depuis qu’Aziz était parti, nous, ses amis providentiels, disait-il, les seuls sur qui il pouvait encore compter.
Je voyais bien que Mina le troublait. Elle, jouait gentiment de son trouble, lui effleurait la joue du revers de la main, s’inquiétait de son asthme, le félicitait de son élégance. Dans la seconde qui suivait ces menus délits, le pauvre Momo se mettait à rougir et puis il perdait pied, bégayait que c’était par respect pour elle, Mina, qu’il voulait rester présentable, que sinon, va, il ne se donnerait pas tout ce mal.
Au mille-feuille, ça ne ratait jamais, il redoublait de gratitude, répétant que c’était vraiment chic à nous de ne pas le laisser tomber, mais qu’il ne fallait pas qu’on se sente obligé comme ça, tous les dimanches… Mina, occupée à suivre des yeux la fumée de sa cigarette, secouait le tête et souriait, au loin.
L’après-midi, nous allions à pied jusqu’au Jardin des Plantes. Qu’il crachine, qu’il vente, qu’il neige, il nous fallait, disait Mina, faire une promenade digestive. Nous la faisions d’un bon pas. Momo, devant, qui devisait, et Mina pendue à mon bras qui s’émouvait d’un rien - d’un ciel, d’un frisson sur la Seine, d’un rappeur, d’une pocharde endormie et que sais-je encore - Mina qui souffrait en silence.
C’était de voir les nouveau-nés, surtout, qui la faisaient souffrir. Et Dieu sait si à cette heure-là du dimanche, tous les parents du quartier se donnaient le mot pour pousser devant eux leur progéniture. Ce n’était pas un landeau, ni deux, ni trois que nous croisions, mais des landeaux en procession - des bleus, des pastel, des pliants, des doubles, des racés à la coque blanche. Chacun, à son passage, l’écorchait vive mais ni elle, ni moi, n’en disions jamais rien. Mina était irrémédiablement stérile, avaient dit des obstétriciens, alors à quoi bon.
Sur le chemin du retour, Momo lui offrait des loukoums vert amande chez le Tunisien puis il nous quittait là, au bout de la rue, parce que, disait-il, il faut savoir prendre congé et ne point abuser de la bonté de ses hôtes. Mina, les doigts poudrés de sucre glace, se pressait alors contre moi en frissonnant.

Mina
Le Matricule des Anges n°11 , mars 1995.