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Domaine étranger Elle qui s’est mise nue devant son aimé

février 1996 | Le Matricule des Anges n°15 | par Maïa Bouteillet

Est-ce la main de Kieu ou bien celle du Diable qui a peint la Madonne à l’énigmatique tristesse ? Mêlant passé et présent, sâcré et profane, l’au.

Elle qui s’est mise nue devant son aimé

Trois septembre 1989, le jour-même de son inauguration, l’église de Pérouse s’effondre écrasant quelque 700 fidèles. « Dieu nous a pas oubliés il en a rien à foutre ». Incarcéré pour meurtre dans une prison de Rome, un homme passe ses journées entre la contemplation de ce graffiti sur le mur d’en face, l’étude de manuscrits anciens et la lecture de la tragédie de Pérouse à la une de tous les journaux. C’est que l’affaire n’est pas sans rapport avec le drame personnel de cet ancien bibliothécaire de la Vaticane. L’interview du seul survivant mentionne en effet d’étranges phénomènes, quelques minutes avant la catastrophe, liés à la présence d’un tableau, lui aussi englouti. Offert par le Vatican à Pérouse, la Vierge à l’enfant - oeuvre sublime d’un anonyme du XVème siècle - est celle-là même que le bibliothécaire a exhumé des fondations du Saint-Siège où elle est restée murée pendant plus de deux siècles.
D’où provient ce retable inconnu ? Est-il l’œuvre de Dieu comme l’affirme un expert impuissant à en percer le mystère ? Quelle est cette pureté céleste qui irradie la Madonne ? Ce visage ensorcelleur est-il celui d’une putain comme le révèlent les manuscrits interdits ? Que craignaient les ecclésiastiques qui l’ont enfermée ? Difficile de s’arracher à la lecture de Elle qui s’est mise nue devant son aimé avant d’en avoir démêlé tous les fils. Sur les traces de l’énigmatique Marie et de son troubadour, sur les pentes escarpées de la mystérieuse Vallée du chant ou entre les lignes d’un manuscrit pousse-au-crime, ce premier roman tient à la fois du polar et du conte médiéval. Une oeuvre à deux temps, peuplée de catins aux charmes botticelliens, de maris jaloux et de curés scélérats où passé et présent s’ajustent sur le mode de l’éternel recommencement. Sorte de roman-gigogne où les voix du chercheur submergé par sa matière, du conteur solitaire et de l’artiste disparu se confondent pour former le choeur universel des êtres déchirés entre raison et déraison.
L’orgueil, la tentation, la méchanceté… Une à une, en peintre subtil, Jan Wiese, rassemble les vanités d’une fresque passionnelle de l’amour et de la mort. Economiste de formation, l’auteur a longtemps occupé d’importantes fonctions dans une maison d’édition norvégienne avant d’entrer en écriture pour s’y consacrer totalement. Ecrivain sur le tard -il avait 62 ans quand le roman a été publié en 1990 en Norvège- Jan Wiese semble avoir mûri ses talents d’architecte littéraire pendant de longues années. Un peu comme ce vin deux fois centenaire précieusement acheminé de la vallée du Chant jusque dans les caves du Vatican auquel le bibliothécaire ne pourra goûter qu’en de rares occasions. Premier roman, Elle qui s’est mise nue devant son aimé tient pourtant de l’aboutissement. Retrouvant les accents légendaires de Tristan et Iseut, ce roman au titre magnifique touche à l’évidente simplicité des contes originels.

Elle qui s’est mise nue
devant son aimé
Jan Wiese

Traduit du norvégien par
Eric Eydoux
Flammarion
177 pages, 110 FF

Elle qui s’est mise nue devant son aimé Par Maïa Bouteillet
Le Matricule des Anges n°15 , février 1996.
LMDA PDF n°15
4.00 €