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Nouvelles L’Appassante

juillet 1997 | Le Matricule des Anges n°20

Quand on lui demande de citer son auteur préféré, Nicolas Mouton nomme aussitôt Aragon. À 28 ans, ce chargé de cours à ParisX achève sa thèse sur les documents audiovisuels concernant Aragon et souhaite publier la correspondance que ce dernier eût avec Cocteau. Il doit participer aussi à l’équipe de la Pléiade qui travaille sur l’auteur de Les Yeux d’Elsa. Il relit parfois Les Deux Anglaises et le continent d’Henri-Pierre Roché, son dernier livre acheté est celui de Philippe Forest, L’Enfant Éternel (Gallimard).

Rien ne passe après tout si ce n’est le passant » Aragon (Les Yeux et la mémoire)

Le vacarme des rues vint rugir en mon verre.
Assoiffé, j’avais fini par m’asseoir à la terrasse du Grand Café, place Clichy. Ce n’était pas tant la chaleur qui m’avait accablé la gorge que ces extravagantes crisps anglaises grignotées en chemin. Le plastique brûlant des chaises interdisait toute conversation. Nous étions vendredi, et des grappes de filles plus rafraîchissantes les unes que les autres, pensionnaires et demi-pensionnaires, s’échappaient des portes de Jules Ferry pour se répandre en cascades d’eau claire par tout l’arrondissement. La buée en gouttes voluptueuses coulait le long de la butte. Ma boisson dans un récipient à pied plat emmanché d’un long bec ; un glaçon citronné y faisait trempette. Moi, j’attendais qu’il fonde, le verre à la main, comme si cela ne devait jamais arriver. Le ballet des promeneuses de juin aux perspectives croustillantes, m’agaçait les sens. En vain. À une table voisine, une physionomie scolaire révisait son brevet des collages. Le hurlement des autos passa si près que mon attention retomba. Soudain, le glaçon s’était fendu. Il coula. Je bus.
Apaisé par mes libations, je me fis réflexion qu’il devait bien se trouver, dans ce flot toujours fourni de mes soeurs humaines, une âme en détresse envers laquelle un coeur magnanime ne prodiguerait pas sans quelque écho la salutaire parole. celle-ci justement, me semble avoir singulièrement besoin de ma miséricorde : dix-huit ans, dix-neuf à tout prendre, toute de noir vêtue, en grand deuil sans doute. Attendrissant spectacle que ces rares vêtements, trop petits pour elle, moulant un buste de fière et bonne éducation, et couvrant à peine l’aboutissement de ses cuisses. Hélas trop courte, sa jupe aussi était idéale. Une pudeur légitime la lui faisait parfois tirer un peu vers le bas, par crainte, j’imagine, du regard des malhonnêtes. On ne pouvait pourtant, en la voyant, penser à mal : un élan de charité chrétienne me fit lever et la suivre.Elle descendit le boulevard des Batignolles comme une fleur qui se flâne. resté par délicatesse quelques pas en arrière, je pouvais m’apitoyer sur ses jambes bronzées, dont l’agitation, conjuguée à celle d’un zéphyr malicieux, menaçait à tout moment d’exposer sa candeur à l’opprobre publique. Porté par le sentiment d’accomplir une bonne action, je pressai le pas. Tout en marchant, je considérai les reflets de la belle étoffe, pleinement arrondie. De ma poche, afin de pouvoir parer à toute offensive météorologique indigne des bonnes moeurs, je sortis un mouchoir. Elle passa sur la grille d’une station de métro. La pauvrette ! Son modeste équipage me fit concevoir bien de la compassion pour le petit Patapon, injustement châtié d’y avoir mis le menton plutôt que la patte. J’accélérai encore, pour ma part fort peu disposé à me laisser occire à coups de bâton pour le premier Lustucru venu. Elle entra dans un pressing. En vitrine, une employée, le fer à la main, ouvrageait un ourlet.J’attendis jusqu’à la fermeture du magasin : jamais je ne la vis ressortir.Je demeurai longtemps errant dans le quartier. Il fallait bien qu’elle réapparaisse. Pour hâter un peu le hasard, je tournai dans les rues avoisinantes, interrogeant chaque silhouette avalée sous un porche. Tous les piétons s’en sont allés : j’ignore où elle a fui, ne sachant moi-même où je vais. Rue Caroline : une plaque à hauteur d’homme. Ce paysage de hautes maisons, l’étroitesse du pavé, les volets ouverts, les plantes aux fenêtres, ce voisinage de village… je me pris les pieds dans ma mémoire.À l’époque où jeune bachelier j’éatis venu m’installer à Paris pour y jouer les Rastignac (ou les Frédéric Moreau, je n’étais pas très fixé là-dessus), j’avais trouvé grâce à mes recommandations une place de secrétaire particulier auprès d’une vieille nonne retirée des affaires, jadis pensionnaire de Notre-Dame du Val. Entrée dans les ordres pour la sécurité de l’emploi, elle avait voué sa vie à racheter les péchés de sa soeur cadette, fille perdue, qui officiait rue des Grands Champs. Un jour, poussé par le désir de savoir, j’étais allé l’observer à la dérobée. Triste et lamentable tableau que le sien ! En panoplie d’infirmière, les mains enflées, amputée d’un mollet, sa coiffure même était une allusion indécente : elle tapinait. Sur une jambe elle tapinait. Je n’en eus que plus de dévouement envers mon ecclésiastique aïeule. Le travail consistait principalement à m’occuper de son courrier et à régler au mieux les diverses tracasseries administratives dont le grand âge est l’inévitable tue-mouches. Ma besogne vite achevée, je m’attardais à lui tenir compagnie, sachant bien être l’unique réconfort de sa paraplégique inexistence. Il m’en coûtait parfois mais me rapportait bientôt. Devenue aveugle à force d’abstinence, la redoutable bigote passait le plus clair (si je puis dire) de son temps à écouter Fred Astaire, son incapacité de recluse à se mêler au monde et l’ignorance des hommes l’ayant rendue follement sentimentale. Elle priait sa vie sous elle. C’était invariablement la même chanson, They can’t take that away from me, celle qui ouvrait le disque. Car elle refusait obstinément d’entendre les autres morceaux, terrorisée par la perspective de pouvoir être déçue. Ce qui n’arriverait d’ailleurs jamais, puisque immanquablement, après les premières mesures, elle s’endormait.Je descendais alors prendre l’air.C’est au cours d’une de ces déambulations, qu’un jour à l’heure du déjeuner, passant rue Caroline, j’entendis par l’embrasure d’une fenêtre à demi-fermée, un piano. Spectacle extraordinaire ! La douceur qui fascine et le plaisir qui tue. La féminité soudain révélée par la vertu d’un toucher. Je restai, le long de ma langueur, à écouter ma délectable soeur de coeur : à ravir ! Quelle flamme ! Quelle sagesse ! Quelle âme divine ! Un voile levé d’une main fastueuse sur l’innocence. La promenade est belle ! Le beau jour ! Et quelle amoureuse ardente cela trahissait… Un lit de feu dans un torrent de granit. Quand donc te verrais-je, ma belle illettrée ?Chaque jour recommencé je suis revenu, ligoté au poteau télégraphique pour ne pas me jeter à l’amer, ouïr tes chants d’amour, ma Mélisande. À heures fixes.Et bien que l’ayant ardemment désirée, jamais je ne l’entendis quitter le clavier pour moi ; pour me rejoindre. « En dépit de » serait plus élégant. Bien sûr, à présent que le soir s’avançait, il n’y avait plus aucune chance qu’un piano jouât rue Caroline. Aussi décidai-je de repasser le lendemain, à l’heure du déjeuner, histoire de contraindre un peu la nostalgie à me cracher du noir et blanc.Ce n’est pas sans un mouvement de coeur que je vis s’ouvrir la fenêtre. Mais j’eus beau attendre, muet et immobile, pas une note ne s’envola pour se poser sur mon épaule. Juste un bruit d’aspirateur.Je repartai à peine déçu. Pourquoi avoir cherché ce qui ne se trouverait plus ? Depuis tant d’années, sans y prendre garde, le temps retardait. Peut-être même n’y a-t-il plus de piano rue Caroline ?Je rentrai chez moi à pieds, pour repousser lemoment du sommeil ; la figure imposée de se coucher. Artificiellement. Venant d’une petite rue, à l’étage, je crus reconnaître… enfin, ce thème si cher, deux tierces mineures ; ce début de sonate. De dos je vis un garçon. Il leva la tête et siffla de toutes ses forces dans ces doigts. Au premier, la musique s’arrêta ; la fenêtre grande ouverte ; une jeune fille :

- Me v’là !
Touché par la grâceQuel est celui que j’ai pris pour moiAprès toutRien qu’un jour comme un autreMes désirs sont désordre

Mouton Nicolas

L’Appassante
Le Matricule des Anges n°20 , juillet 1997.