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Nouvelles La litanie de Roland

novembre 1997 | Le Matricule des Anges n°21 | par David Milesi

David Milesi a 24 ans et habite près d’Annecy. Actuellement, le jour, il prépare un doctorat de littérature ; le soir, il est réceptionniste. N’a jamais publié. A déjà écrit un roman, refusé par deux maisons d’édition. Une préférence pour Pinget, Beckett, Redonnet, Angot. Adore les cactus, les Cocteau Twins et la cuisine thaïlandaise. Derniers livres achetés : La Compagnie des spectres (Seuil) et Quelques Conseils utiles aux élèves huissiers (Ed. Verticales) de Lydie Salvayre.

Roland se demandait s’il voulait vivre. Souvent se demandait. S’il voulait vivre. Ou non. Vivre, oui ou non ? Se demandait. Hésitait. Passait beaucoup de temps à se demander. &AGRAVE ; hésiter. Et pendant ce temps-là finalement vivait. La mort ne l’attirant pas. Vraiment pas. Roland s’interrogeait. La mort ne l’attirant en rien, pourquoi se posait-il cette question ? Cette question dont la réponse ne changerait rien à sa vie. &CCEDIL ;a, il en était sûr. Qu’il veuille ou non mourir, cela ne changerait rien à sa vie. Alors pourquoi ces tergiversations ? Parce qu’il avait vraisemblablement du temps à perdre. Ou à occuper plutôt. Oui, c’est ça, il avait du temps à meubler. Et, n’y parvenant pas, s’ennuyait. Et, s’ennuyant tellement, il se demandait si en fin de comptes il y tenait tant que ça, à la vie. Tout en sachant que, quelle que soit la réponse, il continuerait à vivre. A vivre, n’étant pas doté d’un tempérament suicidaire. Loin de là ; pas suicidaire du tout. Au contraire, il attendait beaucoup de la vie. Plus précisément, avait beaucoup attendu de la vie. En vain évidemment. En vain comme tout le monde. Et, comme tout le monde, attendait encore. Encore certes, mais plus faiblement. Qu’à moitié résigné il était. Bref, ce genre d’impasses. Ce genre d’impasses où certains cultivent, afin de rendre l’endroit plus supportable, quelques fleurs. Mais pas Roland. Roland avait le don de s’enliser. Don très répandu.Sur son lieu de travail tout gris Roland avait rencontré Rolande. Il avait remarqué cette femme un peu grosse, un peu tarte, commune. Comment vous appelez-vous ? questionna-t-il. Rolande, avait-elle répondu. Dieu que c’est laid comme prénom ! avait-il rétorqué à Rolande. Parce qu’elle avait l’habitude des insultes quotidiennes, Rolande n’avait pas pleuré. N’avait même pas ricané quand elle apprit qu’il se nommait Roland. Elle était d’accord avec Roland pour affirmer que Roland pour un homme c’est pas mal, mais qu’en revanche Rolande pour une femme c’était minable, indiscutablement minable. Un prénom à se pendre, à en vouloir toute sa vie à sa marraine. Elle est morte d’un cancer. Sa marraine était morte d’un cancer : pas de doute, Roland avait rencontré en Rolande la femme de sa vie. Quand Rolande entra la première fois chez Roland, elle remarqua que celui-ci ne possédait pas de télévision. Alors lorsqu’elle s’installa chez lui, elle emporta la sienne, la brancha, et se garda de l’allumer. Roland lui dit tiens tu ne regardes pas la télé. Rolande répondit que non, que c’était juste au cas où. Pas de doute, Rolande était bien la femme de la vie de Roland qui alluma la télé. Roland la surnomma Rola et Rolande le surnomma Rol. Rol et Rola, un couple.Roland, ou Rol selon le degré d’intimité, n’avait pas toujours été cet être sans cesse inutilement hésitant. Hésitant à vivre. Sa mère avait accouché de sa personne à sept mois. Preuve que Roland avait hâte, à cette époque, de se jeter dans la vie. Preuve que le contraire aussi : n’était-ce pas une façon d’en finir le plus vite possible avec la vie que de sortir à peine viable du ventre de sa mère ? &AGRAVE ; la naissance, c’était quoi, Roland ? C’était presque rien, vague chose chiffonnée aux battements cardiaques incertains. Grosse tête, corps ridicule. En un mot : un avorton. D’ailleurs Roland aimait se répéter qu’il était un avorton, un a-vor-ton. Je suis un avorton, je m’appelle Roland et suis un avorton. Avorton, presqu’une injonction. Roland n’avait jamais voulu avoir d’enfants parce que « ma mère en a déjà eu et pour ce que cela lui a apporté… à part un fibrome monstrueux, gros comme un melon. »Ainsi Rol et Rola -Rol et Rola, puisqu’on commence à bien les connaître maintenant, à bien les domestiquer- s’installèrent ensemble. Ensemble s’installèrent sans que Roland puisse déloger de son esprit la question. Sa question. Son inexorable question. Aussi inexorable que gratuite. Rol s’allia donc à Rola mais est-ce qu’il voulait vivre ? &EACUTE ;tait-ce sa volonté de poursuivre son existence ? Ou est-ce que ça glissait tout seul ? Rol vivait quand même. Vivait aveuglément. Vivait, se heurtait à sa question. Intérieurement, il s’énervait et son visage se crispait. Se crispait tant qu’un jour Rola lui demanda ce qui le tracassait à ce point, pourquoi faisait-il la gueule ? Cette gueule-là ? Rol avoua tout. Rola le regarda dédaigneusement. Haussa les épaules tout aussi dédaigneusement. Et lui dit : mais, Rol, absolument tout le monde se pose cette question. Et ajouta : on n’en fait pas une histoire pour autant. Rol l’aima moins, bien moins, vraiment moins. Qu’on en prenne note. Rola redevient Rolande. Rolande, le plus moche prénom de la terre. Comme Rol avait pris goût à la télé, il continua à vivre en sa compagnie. Rol, au fond, un sale type.R. et R. avaient des relations sexuelles. A la suite de l’une d’entre elles, notre Rolande se mit à grossir à une vitesse beaucoup plus grande. Responsable et enquiquinée, elle alla chez le médecin, paya la consultation, prit le bus et rentra à la maison. Le soir, pendant les informations, en plein massacres ethniques, elle informa Rol de son état. Et par conséquent du sien. Rol n’hésita plus.

La litanie de Roland Par David Milesi
Le Matricule des Anges n°21 , novembre 1997.