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L'Anachronique Décrocher

juillet 2000 | Le Matricule des Anges n°31 | par Éric Holder

J’avais décidé en quelque sorte de mon propre chef de me rendre en cure de désintoxication. Une amie, plus persuasive que les autres, et qui avait de l’entregent, pouvait, disait-elle, m’obtenir une chambre dans l’un des meilleurs hôpitaux de Paris. Ce n’était plus tenable, disait-elle encore, une bouteille de scotch par jour, à quoi il convenait d’ajouter de la bière, et du vin. Elle était un peu médecin, elle-même, et ne me donnait plus qu’un an ou deux à vivre. Elle n’ignorait pas que je me foutais de moi, et de vivre ; mais avec beaucoup de malice, ou de désinvolture, elle m’avait fait savoir que ce n’était rien de claquer, que c’était on ne peut plus facile, rapide, et en somme très amusant, très apaisant. Cependant, qu’en était-il de vos proches, de vos quelques amis ? Avait-on le droit, lorsqu’ils prenaient leur café du matin, de ce qu’ils se mettent à pleurer subitement dans leur bol, ou bien, s’ils se rencontraient, de ne pouvoir s’empêcher de sangloter mutuellement dans le cou de l’un comme de l’autre ?
« Cet argument massue fit une grosse impression
On la laissa partir avec des ovations… »
Pour la musette, ce fut vite fait : de grosses chaussettes de montagne, une cartouche de Marlboro, et puis des Librio, parce que c’est léger, Mimi Pinson, par Alfred de Musset. Jules Verne, Sir Arthur Conan Doyle, La Genèse, et cet étonnant livre, en NRF cette fois, que je ne cesse de relire, Balzac et la petite tailleuse chinoise. Je n’étais épaté que d’une chose, au fond, devant l’imposant portail de l’hosto : que cette sacoche fût si peu lourde, qui était mieux habituée au poids d’une bouteille de Ballantine’s.
On écrit « hosto », et aussitôt l’on se gourre. On pense mouroir, plaintes, cris et désolation. Ne serait-ce que l’entrée fait songer, mettons, à la Porte de France, Tunis. Mêmes matons désœuvrés à l’entrée, à qui il ne manque fort heureusement que des pistolets-mitrailleurs. Ils ouvrent avec indolence des barrières à des ambulances pressées qui klaxonnent ainsi qu’on le fait avenue Bourguiba, lorsque celle-là est bloquée. Voulez-vous vous orienter, vous-mêmes ? Des plans sont affichés. Laissez tomber. Vous vous perdriez plus sûrement que dans la casbah.
Voici enfin le lit qui vous a été attribué. Un conseil : profitez de ces rares minutes de silence parce que vos voisins, soudain mutiques, alors qu’il régnait un brouhaha de souk, et encadrant leurs visages les uns au-dessus des autres dans l’embrasure de la porte, ainsi que dans un dessin de Dubout, détaillent avec avidité ce que vous rangez sur une demi-étagère de l’armoire. C’est décevant. Les grosses chaussettes de montagne ne serviront de rien, on grapillera à la rigueur, ici ou là, l’esprit trop dolent pour dormir, quelques pages des aventures de Sherlock Holmes ; seuls la cartouche de Marlboro et un Toblerone oublié au fond du sac parurent éveiller de l’intérêt : il y avait peut-être moyen de faire du trabendo avec ce type. Ce fut à ce moment-là qu’une petite voix timide se fit entendre, vous n’avez rien d’autre ? et je comprenais très bien ce que cela voulait dire, est-ce que j’avais caché du raide quelque part, du raide dont elle eût pu profiter ? Ç’avait dû être une belle femme, du temps qu’elle n’avait pas perdu vingt kilos. Elle s’appuyait à sa transfusion comme on s’accroche à la rampe.
J’appelais immédiatement, à part moi, mon voisin de lit : Kurtz. J’ignorais son prénom, mais il s’agissait d’évidence du Kurtz d’Au Cœur des ténèbres, de Conrad. Même silence sans nulle hostilité. Une espèce de demi-sourire, parfois, surpris à la dérobée, et qui semblait dire que malgré ses quatre-vingts balais, nous étions de la même eau. Un jour que je m’empêtrai dans ma perfusion, ayant tout ravagé dans ma chute, table, carafes, restes de plateaux-repas, le nez contre terre, il ne se passa pas deux secondes avant que je me sentisse attraper par le cou, relever comme si je n’avais pas été plus lourd qu’un enfant. Le temps que mon vertige cessât, tout avait été remis en place. Il aurait été inutile de le remercier ; il aurait été ennuyé de devoir répondre que ce n’était rien. Il lisait continûment des bouquins que l’histoire avait oubliés, dans ces vieilles collections de poche illustrées, Pierre Benoît, Jean de La Varende, Michel de Saint-Pierre. La nuit, il arrivait que je crie sans relâche, dans un demi-sommeil, le nom de ma bien-aimée. Il allumait le plafonnier sans dire un mot, ouvrait l’un de ses vieux poches, éteignait lorsque la crise était passée.
J’économisais sur les cigarettes, et je ne mangeais pas le Toblerone. J’en ramenais chaque matin à cette femme qui avait dû être si belle, et dont la fatigue, à présent, l’obligeait à s’asseoir sur les marches d’un escalier à tout bout de champ. Nous avions trouvé un palier, dans une entrée de service, qui ressemblait à ces couloirs d’école, quand ils sont nus et désertés, et où personne ne nous empêchait de fumer. Elle avait quelquefois un petit rire entrecoupé de toux en songeant qu’elle avait été professeur d’éducation physique. Elle maigrissait à vue d’œil, à l’exception d’un bras qui avait enflé de façon anormale.
Vint le moment où mon sevrage fut achevé. Vint le moment où je dus vous quitter. Je vous laissai ce qui restait de Marlboro. Il n’y avait plus de Toblerone.
Ce texte vous est dédié, madame.
Éric Holder

Décrocher Par Éric Holder
Le Matricule des Anges n°31 , juillet 2000.
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