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L'Anachronique L’automne, les amants

janvier 2001 | Le Matricule des Anges n°33 | par Éric Holder

"Il s’agit, s’agissait, qu’importe, il ne reste rien de tout ça qu’un instant frotté d’ocre jaune, à peine un geste, une callosité à l’index ; chez moi les souvenirs viennent pourrir volontiers, mais cohabitent encore une rampe, de la terre, des gravats aussi, débris auxquels gravier se joint pour convoquer quelques voix dans le soir qui hésite vers ces baigneuses lasses, les collines." Jean-Luc Sarré Affleurements.

Il aura fallu dix ans, à quelques semaines près, pour que, revenant à ma première impression -laquelle, selon Léautaud, est presque toujours la bonne- je me rende compte que j’avais délibérément décidé d’habiter au cœur du bush, dans l’East End. Non qu’il soit situé loin de Paris -cent kilomètres à portée de voiture- mais je ne doute pas que plus à l’est encore, on retrouve de cette France dont nous parlent les actualités de treize heures, avec des municipalités, des conseils régionaux, des clubs sportifs, des réseaux téléphoniques, des commerçants rasés de frais, et levant, avec un plaisir chaque jour renouvelé, comme on va à la pêche, le rideau de fer avec la gaffe au bois poli par l’usage. Non, sans doute la nette conscience d’avoir aménagé dans le seul trou restant sur la carte, et visible de l’espace, est-elle due à ce double constat, quasi antinomique : celui de faire dorénavant partie intégrante du paysage (qui n’est, sept mois par an, ni hostile et ni poli) dans le même temps que j’ai pris goût à voyager. Il en résulte, à mes retours, tout en réenfilant les bottes, un sentiment dont je vois bien que d’autres ne s’en remettraient pas, mais qui avoisine, ici, celui de dignité. Il n’y a rien, c’est exact. Restent les plaines gelées -mais l’habitude qu’on a su prendre d’aller chercher le bois au bûcher, la nuit, à moitié nu, pour alimenter le feu… Et de mettre, de toute autre façon, continûment son corps à la forge, de le tanner, de le nouer, afin que, planté au cœur du pays, sous les nuages qui défilent ainsi que dans les films, en accéléré, sur la terre plate et remuée, flanquée au loin de forêts en parcelles impénétrables, jamais ne vous effleurent la solitude, le romantisme et la crainte. J’ai vu de nos cousins en Savoie, et dans le Jura. Cependant, ils avaient des paysages.
On était en octobre, qui fait ici office de février ailleurs, période glissée dans le calendrier sans qu’on sache très bien son utilité, sans qu’on y décèle -à l’exception de la Toussaint qui la clôt- quelque jour notable, au point qu’il faille s’en référer au calendrier de la Poste pour y différencier le lundi d’un mardi, aussi nébuleuse, en somme, face à un franc juillet ou à l’étau de janvier, que le treizième mois dont nous parlent les fiches de paye. Un soleil incongru chauffait ce jour-là les chaumes et les derniers arpents de maïs qu’avec nonchalance l’on tardait à ensiler. J’avais grand-faim, et le moment était choisi d’aller la régaler chez Marie-Jo, à quatre kilomètres de là, laquelle, seriez-vous seul, vous sert comme dix. Je rangeai ma bicyclette contre une des pompes à essence désaffectées. Un cabriolet BMW du plus récent modèle, et décapoté, avait pris avec insolence le petit espace du trottoir, devant la cambuse, pour un parking à son exacte dimension.
Au bar, quelques clampins. Il n’y avait qu’eux deux dans l’arrière-salle. Un reste de savoir-vivre fit que je m’attablai ni trop loin, ni trop près, manière de dire que je ne les traitais pas en étrangers, tout en leur laissant le loisir, s’ils le voulaient, de parler sans être écoutés. Ils venaient d’arriver, eux-mêmes ; le vieux coinçait sa serviette en papier dans un col trop serré au-dessous duquel pendait, par contraste, une cravate mal serrée, avachie, à l’instar de son costume qui, s’il avait été porté avec un peu plus d’allant, aurait révélé sa vraie nature : coûteuse et sur-mesure. On ne doutait pas que la femme qui lui faisait face, bien qu’elle eût elle aussi dépassé la soixantaine, possédait et conduisait la BMW. C’était une grande et forte personne dont le visage, émergeant d’un bouillonnement de robe, de foulards orange et jaune, était ceint au front d’un de ces bandeaux qui n’étaient pas sans conférer, aux portraits des créatures du début de siècle précédent, une indéniable autorité.
Je ne sais comment, un aparté en bout de comptoir avec Marie-Jo, la voix de cette femme qui parlait haut en regardant autour de soi, ainsi qu’il est d’usage à Paris, firent que j’appris bientôt qu’ils étaient amants. Elle était sculptrice, disait Marie-Jo, son œuvre connaissait une certaine renommée, elle revenait d’avoir supervisé un travail dans une fonderie d’art située non loin d’ici. Voyais-je où se trouvait cette fonderie ? Non, mais rien ne m’étonnait plus dans ce pays fait pour abriter le plus discrètement du monde des camps d’entraînement paramilitaires, des fermes à donjons -quasi des châteaux- où étaient cloîtrées des sectes. Pour le vieux, elle ne savait pas, c’était la première fois qu’il déjeunait chez elle.
Revenant à table, je pus entendre qu’elle le sortait. D’où ? Cela l’agaçait un peu qu’il ne parût pas apprécier davantage cette virée au grand air, la BMW capote baissée, l’ambiance qui devait régner là-bas, au milieu des moules à fonds perdus, et puis ce repas sans menu dans ce boui-boui dont il fallait savoir l’existence, la porte et les fenêtres ouvertes sur l’horizon miraculeusement encagnardé.

- N’êtes-vous pas content que je vous sorte, mon ange ?
C’était demandé presque en suppliant, ce qui était étonnant d’une taillée comme elle.

- Mais si, mais si…
Il n’en avait que pour la tortore, dont il essuyait avec un soin méticuleux les restes, au bord de son assiette. Qu’est-ce qui l’avait séduite autrefois -et continuait visiblement de le faire- chez cet homme dont une goutte de morve pendait maintenant au nez ?

- C’est dégoûtant. Vous pourriez vous essuyer.

- Vous n’avez qu’à pas regarder.
Mais il se moucha, et ils se mirent à rire subitement. Il avait replié son tire-jus dans sa poche déformée, puis avait passé avec rapidité la main sur le revers de la grand sienne, comme en se cachant, comme si cela l’aurait ennuyé qu’on l’eût surpris en train d’avoir un geste affectueux. Il avait dû être avocat, dans le temps -ou bien l’un de ces courtiers en affaires incertaines, capables d’échafauder des montages financiers sur des lits de camp, dans des coins d’appartements prêtés, pour les exposer le lendemain, pesant chacun de ses mots, dans un salon du Crillon. Déjà, j’avais surpris, au milieu d’une conversation qu’elle menait pour ainsi dire seule de brusques arrêts, des sortes de panneaux « stop » suivis de la bande blanche, parce qu’il avait eu deux ou trois mots, presque rien, mais venus de si loin, et témoignant d’une finesse tellement affûtée, qu’il l’avait laissée un court instant pantoise. Je prends soixante-dix, j’enlève trente, oui, c’était comme ça qu’il avait dû faire sa conquête à quarante ans. Elle, écervelée, belle encore et généreuse -lui tournant autour à la manière de Solal prenant les mesures d’Ariane. Et puis quelques mots, soudain, pareils à ceux qu’il venait de prononcer, fichés droit au cœur de sa nébuleuse à elle, résolvant d’un coup quelque problème, abolissant le reste du monde pour se fixer sur ce personnage singulier pour lequel elle éprouvait, dans le même temps qu’un étonnement, une espèce de reconnaissance
Passons les lits brûlants, elle sur lui, à moins que ce ne fût l’inverse, mais toujours épatée par ce petit homme qui avait su creuser la brèche ; les hôtels où, à rebours de ce qu’on croit, le meilleur accueil est réservé aux amoureux, et les soupirs qui s’échappent des couloirs sont répercutés par des femmes de chambre qui rêvent à de futures infidélités.
Mais là n’est pas le temps des amants. Le temps des amants tient dans les rendez-vous ajournés (cette drôle de morsure, alors, qui vous fait vous précipiter dans le premier bar venu), ceux où l’on est à l’heure, malgré une pluie battante, et l’on n’a pas de parapluie. Les semaines où l’on tapisse le manque à l’aide de lettres, de journaux qu’on fourre dans des bureaux fermés à clef ; les séjours volés à la montagne, à l’étranger, ailleurs, et ces photographies qu’on a demandé timidement à des inconnus de prendre.
Tout cela finit par former un album dont on ne se lasse pas de feuilleter les pages gagnées sur un autre temps, enrichi de chaque rencontre, ainsi de ces catalogues où en collant autrefois, sous la lampe, les points-vignettes, on récapitulait les précédents en songeant à des cadeaux plus aurifères que nature.
Et c’était de cela dont elle voulait être assurée : qu’il n’oubliât pas plus qu’elle ce midi insolite et merveilleux en octobre, l’ambiance de la fonderie dont il n’était peut-être pas coutumier, ce bistre à cent sous et nappes à crobards- mais non, il y avait eu ce geste furtif de la main tavelée passant sur la sienne.
Ils partirent les premiers. On entendit à peine le bruit sourd et puissant du cabriolet démarrer -un vrai bijou, celui-là.
Marie-Jo desservait nos tables et demandait, Tu veux Le Pays briard en même temps que le café ?
Non. Je ne voulais pas être distrait.

L’automne, les amants Par Éric Holder
Le Matricule des Anges n°33 , janvier 2001.