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L'Anachronique Avant le roman

avril 2001 | Le Matricule des Anges n°34

Voici venue la période bénie d’avant le roman. Nous le savons à une sorte de langueur tenace qui s’est emparée de nous il y a quelques semaines, et nous amollit maintenant chaque jour davantage. Si nous détestons le mot « romantisme » -partageant en cela l’opinion de l’orfèvre lunaire Péter Estherhazy, lequel reprend lui-même la formulation de Wim Kayzer dans une lettre ouverte à Huizinga (dès lors, et puisque nous écrivons après des centaines de milliers de livres, pourquoi ne pas l’ajouter à notre compte ?), « Le romantisme, c’est le kitsch du désir »-, nous n’en trouvons pas de mieux adapté pour exprimer, oui, ces soudains émois d’adolescent(e) auxquels, malgré un peu d’âge, nous nous abandonnons dorénavant avec volupté.
Nous poussons la promenade un peu plus loin que d’habitude, malgré les joues rougies, les mains gelées sous les gants, et, dans l’état d’esprit où nous sommes, découvrant des résidences isolées où la cheminée jette des lueurs aux vitres, nous ne serions pas étonné qu’on nous invite à prendre un thé, un chocolat. Bien sûr, il n’en sera rien, mais tout se passe comme si c’était chose faite. De la même façon, en longeant des cours d’eau où la crue invente des tourbillons inattendus, et quoique s’enfoncer jusqu’aux mollets dans la gadoue des rives n’ait jamais tenté grand-monde, nous sommes persuadé de ne pas être seul. Rentré à la maison, on éprouve, pour le coup, une sorte de contentement à ce qu’il n’y ait personne. C’est qu’à rajouter une bûche craquante dans le foyer, à hésiter longuement entre un Taïwan à parfum de châtaigne et un Orange Windsor, à passer en sourdine et en boucle les Vier letzte Lieder de Strauss, sans se départir d’un vague à l’âme (un vague à l’âme, oui, mais en forme de contentement secret) qui vous flanque aux lèvres un demi-sourire idiot, on aurait facilement l’air d’une jeune fille que l’on vient de complimenter sur son teint. D’ailleurs, il faut voir dans ces gestes qu’on a eus d’ouvrir un volume puis de le reposer avec lassitude, de se toucher le front du bout des doigts pour s’assurer qu’on n’a pas un peu de fièvre, quelque chose qui nous apparente lointainement à Jane, Elizabeth ou Maria, dans Orgueil et préjugés. Mon Dieu, heureusement que -mais qu’est-ce qui nous y a poussé, somme toute ?- nous avons fait le vide autour de nous depuis quelque temps déjà.
Ah, nous étions plus ferme il y a quelques mois seulement. À peine un nom, un nom de famille nous avait-il frappé. Pour le reste, tout ayant déjà été dit, après, je le répète, des centaines de milliers de livres, « chaque mot (étant) comme une tache inutile sur le silence et le néant » (Beckett), nous pouvions bien nous consacrer à des occupations autrement plus viriles, ou importantes, passer le permis moto, partir à l’étranger en compagnie d’un cinéaste équivoque. On chassait d’un geste énervé le nom de famille, que les familles eussent des villas -et, de plus en plus agacé, des descendances, des coutumes étranges, impénétrables pour l’œil inattentif, des handicaps comme des désinvoltures princières. On avait rêvé dix minutes à cela la veille ; on constate avec rage y avoir perdu une demi-heure le lendemain. Puis on se rend dans une ville, dans une région où l’on n’a jamais mis les pieds. Voilà que tout commence de faire signe. C’est au-dessus de ce parc entrevu, dans ces ruelles que, sûrement, ils ont déjà empruntées. Au bord de cet océan si bien apprivoisé qu’on peut l’appeler ici une « merotte ». Vos hôtes, qui vous ont invité avec beaucoup d’affabilité dans le café somptueux qu’abrite le théâtre, suspendent leur conversation : auraient-ils dit quelque chose qui… ? Mais oui. Votre mine stupéfaite est bien due à ce que, sous couvert d’évoquer des aspects mal connus de leur cité, ils n’ont fait que vous parler d’eux, dont les prénoms s’imposent maintenant avec évidence. C’est Laure qui possède ces yeux en amande vert clair par-dessus lesquels des mèches virant au brun ont empêché, dans un ultime sursaut qui rime avec son tempérament entêté, que ses cheveux virent franchement au roux ; on ne saurait tomber amoureux de sa sœur Agnès, malgré sa beauté souveraine, car elle est demi-folle. Et ce médecin qui a ouvert un cabinet au retour de son service en Algérie s’appelle Kléber. D’ailleurs, ils étaient quelques uns à avoir été baptisés Kléber, ou Gilbert, à cette époque-là, et de l’anniversaire de leurs vingt ans fêté d’un fond de cognac dans les Aurès, la MAS pendue au côté, il leur en restait, une fois rendus à la vie civile, une droiture dans le maintien, le menton levé, une faculté à faire le coup de poing facilement, qui les mêlaient tous un peu à la figure de Maurice Ronet, dans l’adaptation du Feu follet. Ils n’en avaient pas vingt-cinq qu’ils s’interpellaient « Mon vieux ».
Prima la musica, poi le parole. Pas de notes. Pas de plan. Si l’on voit bien l’histoire qui va lier ceux-là et d’autres, une histoire irrémédiable dans les villas qui jouxtent ce parc entrevu, et où l’eau jouera sa partition, depuis les filets souterrains qui n’irriguent pas le haut-pays jusqu’à l’Atlantique qui le longe, reste que chaque jour qui passe prélude maintenant à l’embarquement au voyage. Les mots, oh, les mots viendront plus tard (pour paraphraser une dernière fois un écrivain, en l’occurence Heinrich Böll, et de mémoire - qu’on nous pardonne, si besoin est, par avance, « …fand aber die Worte erst später »). Pour l’heure, il faut imputer la mélancolie qui nous empreint, et jamais mieux relayée que par ces Vier letzte Lieder (de Lied : « Romance »), au fait de ficeler notre bagage, de régler d’ultimes affaires ici-bas : telle nouvelle promise à un éditeur, telle fiction commandée par France-Culture, cette chronique. Lorsque ces lignes seront publiées, nous serons en train d’étarquer les voiles au près, en solitaire, dans des ahans, à nouveau, d’homme.
« Nous ». Il n’est certainement pas de majesté, tout au contraire. C’est que nous sommes désormais quelques-uns dans la carriole du même.
Serviteur.

Éric Holder

Avant le roman
Le Matricule des Anges n°34 , avril 2001.
LMDA PDF n°34
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