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Domaine français Wittkop est une poison

avril 2001 | Le Matricule des Anges n°34 | par Éric Dussert

Élégante dans la méchanceté, elle signe un roman trouble comme les eaux de Venise. La vieille dame, dans sa langue flamboyante reste délicieusement odieuse.

Sérénissime assassinat

Gabrielle Wittkop connaît sa pharmacie. Les alcaloïdes végétaux tout spécialement. Elle y met un point d’honneur. Il est vrai que la mort violente est son métier. Coup de surin ou empoisonnement, elle l’a inscrite en rouge sur sa carte de visite imitée du XVIIIe siècle. La dame est Grand siècle, sa posture aristocratique, gracieuse et polie. Elle connaît les usages. À l’image d’Ottavia Lanzi, matriarche un peu raide de son nouvel opus noir et théâtral, elle voit mal et « dirige sa pensée dans l’esprit des Lumières mais fort à l’encontre de ce qu’il y a en elle de sombre, de chtonien, d’archaïque, de toutes ses ivresses de vieille pythie ». Revendiquant Sade et les terreurs de Poe ou de Schwob, elle partage avec le roman gothique anglais son « piquant de curiosité » (Maurice Lévy). Elle se rêve en harpie et voudrait qu’on y croie nous aussi. Le Sérénissime assassinat et la réédition conjointe de La Mort de C. et du Puritain passionné (1975), sorte de journal philosophique à tendance sadomasochiste, tendent à lui donner raison.
La position littéraire de cette Française d’outre-Rhin (elle est née à Nantes en 1920) paraît intenable à qui n’aurait pas sa personnalité (cf. Lmda N°18). Certaines pages du vénitien et Sérénissime assassinat relèvent d’une telle méchanceté - le mot est faible - qu’on se demande encore si Gabrielle Wittkop n’est pas en colère contre le genre humain. Il n’est que de se pencher sur son amour des enfants pour conclure au cannibalisme. Et dans un registre comparable, le manuscrit de La Marchande d’enfants reste en panne d’éditeur audacieux, l’époque réservant aux tribunaux ces commerces. Même si ses écrits se prévalent de l’esprit des Lumières et de leur civilité, ils vouent à l’humanité une hargne invariable, Sérénissime Assassinat n’étant jamais que le théâtre de six ou sept meurtres au poison assez douloureux.
Originale en diable et fort cultivée, Miss Wittkop déploie une esthétique de l’outrance très charnelle, colorée et odorante, aussi jubilatoire que dégoûtante qu’évoque assez bien Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant, film le plus ardent et le plus cru - quoique la victime y soit cuite - de Peter Greenaway. Venise s’y prête et elle la connaît bien. Wittkop fait usage d’un singulier baroque mêlant les inspirations d’Hans Holbein, de Bruegel l’ancien ou des peintres de l’école vénitienne. Un écorché mérite qu’on y goûte : « Madame attendra donc jusque-là, joue sèche et flasque, iris azuré et, dans l’haleine un persistant remugle de vomissure. Le ventre, plein de gluantes agates, de courges bleues et pourpres, est une tique énorme, une coque chargée de rougeâtres voilures, de liquides gloussants, de toute une fressure aux sanglants replis, d’eaux bourbeuses, de cartilages, de masses vitreuses, s’opalisant en jaune verdâtre, de spongieux foisonnements tassés les uns sur les autres comme des ordures dans un sac. On aimerait que ce soit un garçon. »
Le plaisir de la description si prégnant chez cette grande contemptrice des petits défauts de l’urbanité (« Volants moites de draps sentant l’aisselle et la femelle » ou « l’oncle ventru pétant de graisse dans son habit rouge ») sera peut-être jugé complaisant lorsqu’en fouaillant la charogne, elle déloge la mouche lucilia hominivorax occupée à ravager l’intérieur d’un crâne vivant, ou peint avec un naturalisme acide les sanies « des corbeilles et des seaux, vomissant d’effervescentes putréfactions, des morves, de violâtres richesses, des défécations vert-de-gris, des bouillies mordorées qui bourdonnent. » Le détail contribue, il est vrai, à éclairer une ambiance. Admettons donc que les images sont frappantes et qu’elles sont étayées par un lexique superbe, précis, capable d’inclure un rare « boustrophédon » sans le frelater. Elles participent à de brillantes envolées comme cet énervement pré-apocalyptique qui confine au plus inattendu des délires (p. 49).
Gabrielle Wittkop est bien une artiste, doublée d’une femme de planches -elle a étudié naguère les rouages du Grand Guignol avec François Rivière (Veyrier, 1979). Le flamboiement de sa langue profuse et fluide nourrit la théâtralité du récit dont les personnages ne sont que des pupazzis dérisoires et inquiets. Wittkop en démiurge morbide, c’est, à tout prendre, un résumé satisfaisant pour ce qu’elle offre de sensations capiteuses. Sa littérature opiacée laisse un arrière-goût dans la bouche mais on en redemande… lorsque le goûteur n’a pas trépassé.

Gabrielle Wittkop
Sérénissime assassinat
et La Mort de c. suivi de Le Puritain passionné
Verticales,
122 et 191 pages, 75 et 80 FF

Wittkop est une poison Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°34 , avril 2001.
LMDA PDF n°34
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