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Domaine français L’orgasme de l’otarie

avril 2001 | Le Matricule des Anges n°34 | par Xavier Person

L’amour est une triste supercherie. Il sert juste à faire des chansons. Dans Ces deux-là, Patrick Deville prêche le faux pour savoir le vrai et au bout du compte on se demande ce qui reste.

Les phrases de Patrick Deville ressemblent à ses romans. Elles sont joueuses et désabusées, ironiques mais prêtes à se laisser prendre à l’émotion qu’elles effleurent, en connaisseuses, avec une dextérité qui ne suffit pas toujours à garder la distance, minutieuses, précises, mais pour un rien prêtes à s’enflammer, à se brûler à ce qu’elles auront touché de trop près. Habiles, un rien crâneuses parfois de leur étonnante virtuosité, elles s’autorisent des raccourcis très désinvoltes, et de douces embardées qui font dans la tête du lecteur des looping inattendus. Elles baladent les personnages sur presque toute la surface de la terre et s’arrêtent parfois, hallucinées, pour photographier des détails évanescents d’un monde assez loufoque.
Dans Ces deux-là, qui nous promène allègrement entre les derricks d’Azerbaïdjan et les tôles d’un bar-restaurant passablement déglingué, sur l’île Petrolexxo, pas très loin de Montevideo si on a bien compris, on trouvera notamment de superbes images marines, portuaires, théâtres d’un singulier bestiaire : des demi-bœuf congelés y dansent entre les nuages au bout d’un câble d’acier, tandis que des mouettes sont « unijambistes et déprimées » et que « l’orgasme plaintif d’une otarie » s’élève du capot d’une voiture.
Écrit sur un air de tango, Ces deux-là est un roman triste où la tristesse, polie, s’amuse d’elle-même, entraînante et belle, flamboyante et flambeuse. Soyons méchant et disons que ce roman est plein de clichés, rempli de cartes postales sentimentales et colorées de la lueur des plus ultimes couchers de soleil. Soyons justes et reconnaissons que nous rêvons pour nos vies l’éclat de certains clichés publicitaires, reconnaissons que nos vies sont tissées d’images toutes faites, lisses et brillantes, superficielles.
Avec au moins le mérite de la clarté, et une très nette propension à la paranoïa, Ces deux-là ne cesse de nous répéter que tout est faux. L’amour est faux, « une invention pour esprits faibles incapables d’affronter la totale inutilité de l’existence ». Les identités des personnages sont fausses, pitoyables fraudeurs ou révolutionnaires revenus de tout. L’histoire, on la connaît, c’est toujours la même. Avant d’être chanteuse de tango, Alfonsina Ocampo a étudié la chimie organique et elle sait bien à quoi tout se résume en fait : « Le désir amoureux est provoqué par l’action des peptides sur l’hypothalamus, surtout la lulibérine ». La peau seule ne ment pas, et le plaisir qu’on a à la toucher parfois, et tout qui en découle toujours, et tout qui recommence toujours, l’amour, les révolutions, les histoires, les chansons, les romans. Ce roman qui tourne en rond, qui tourne mal.
Les trois couples qui entremêlent leurs destins dans Ces deux-là n’en savent rien. Ils accomplissent scrupuleusement les figures que le romancier leur impose, quelques pas de danse, quelques enlacements, et tout est dit. Entre poursuivants et poursuivis, manipulateurs et manipulés, agents doubles ou triples, sociétés écrans d’autres sociétés tout aussi factices, complots révolutionnaires couvrant quelque opération mafieuse, etc., on ne sait plus trop où on en est. Vertige de l’amour, ou plus exactement de la « World Lovelies », interlope agence matrimoniale qui tire les fils, pose sur le monde sa toile d’araignée dont nul ne s’échappe.
Mais qui donc est derrière cette sordide et machiavélique organisation sinon le romancier lui-même, en dieu malin s’amusant de cette pauvre mais sympathique planète, affolée de désirs vains, de cataclysmes dérisoires, à la surface de laquelle nos existence se déplacent comme « un phosphène parfois trouble la vision (et qu’un battement de paupières suffit à renvoyer au néant qu’il n’a jamais vraiment quitté) ».
Ces deux-là s’illumine parfois de la luminosité d’un phosphène. On sait que tout est faux et pourtant on est comme fasciné par l’apparition d’une trop belle image, échappée au néant où tout retourne. On rêve ou on est amoureux. Les phrases du roman sont des poèmes alors, saturées de lumières d’or et de couleurs ahurissantes. C’est beau comme dans un clip publicitaire. On aurait devant soi une « chevelure blonde inondée de lumière ». On avancerait la main, on se dirait que la vie n’est pas si mal. Et on y croirait.

Ces deux-là
Patrick Deville
Éditions de Minuit
157 pages, 78 FF

L’orgasme de l’otarie Par Xavier Person
Le Matricule des Anges n°34 , avril 2001.
LMDA PDF n°34
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