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Domaine français Stupre et stupeur

septembre 2003 | Le Matricule des Anges n°46 | par Richard Blin

Scandaleuse et flamboyante, Gabrielle Wittkop livre un brûlant roman posthume qui démasque l’ombre des vraies perversions.

La Marchande d’enfants

Éprouvant, brûlant, irradiant d’effets d’intensité, La Marchande d’enfants est un livre scandaleusement beau, troublant, équivoque, l’un de ceux qui réconcilient avec l’art du roman. Gabrielle Wittkop (19202002) le savait qui ne voulut pas le voir publié de son vivant. Depuis la parution du Nécrophile (1972), celle qui disait « Je suis heureuse que ma vie soit libre, amorale et inutile », n’a cessé d’arpenter les plus ténébreux territoires de la littérature. Écrivain hors du commun, elle vécut en « homme » libre, prônant une pensée affranchie des convenances sociales, éthiques, métaphysiques et religieuses, tout en cultivant le goût et l’amour de la langue française jusqu’en ses plus extrêmes préciosités. Il suffit pour s’en convaincre de lire Le Sommeil de la raison (Verticales, 2003), un ensemble de six récits sur fond d’abîme, de raffinement et de volupté noire, qu’enlumine une langue aux clartés magnifiques.
Elle qui aimait souligner qu’on peut tout écrire à condition de savoir comment, s’attaque, avec La Marchande d’enfants à un sujet scabreux. Placé sous les auspices du Marquis de Sade dont on oublie trop souvent qu’il clamait « qu’un effet n’a pas nécessairement besoin de cause », le livre relate, sous la forme d’un échange de correspondance, l’initiation, par la bien-nommée Marguerite Paradis, une tenancière de bordel d’enfants pour libertins, d’une de ses amies désirant ouvrir le même commerce à Bordeaux. Par-delà le cynisme et la crudité des propos (mais nous sommes ici au-delà du Bien et du Mal, dans un espace où n’existent ni faute ni culpabilité), par-delà donc l’évocation des problèmes à résoudre pour se procurer « le matériel » et satisfaire le goût des clients, l’ouvrage vaut surtout pour la lucidité souveraine et désabusée du regard porté sur la société. Un regard sans tain, reflétant l’intérieur et l’extérieur, disséquant sans complaisance la veulerie et l’inconséquence de nos comportements comme les ressorts secrets de nos sentiments. Un regard montrant des personnages comme touchés par une grâce négative, stigmatisant l’irrémédiable, le pouvoir d’enchantement ou/et d’outrage des corps, le luxe, l’indifférence, la cruauté, la vie dans sa dérision sauvage.
C’est que s’échelonnant entre mai 1789 et août 1793, cette correspondance se déroule parallèlement aux événements révolutionnaires qu’on sait. Ce qui incite à réfléchir à la notion de morale… Car, si absolument impardonnable apparaît la violence perverse, que penser de cette grande épopée de moralisation frénétique que fut la révolution ? Souvenons-nous de Robespierre : « Le fondement de la société, c’est la morale, et une morale est vaine si elle n’est accompagnée de sanctions ». Alors, décidant de ce qui est bien et de ce qui est mal, de (ce) qui doit être éliminé ou sauvé, on alimenta la guillotine au nom de la morale et de la vertu. Et Marguerite de constater. « Dans ma jeunesse, on allait voir rouer. (…) Ainsi va le monde : on ne tue plus les gens, on les envoie ad patres. Tout se fait aujourd’hui à la grosse, aussi ne pouvons-nous que déplorer les barbaries d’un temps où la quantité remplace la qualité. On chuchote cependant que la nouvelle machine pourrait servir à effacer de la Terre tous ceux qui examinent d’un peu trop près la Déclaration des droits de l’homme. Ce ne m’étonnerait guère… »
Face à tant de certitudes, la littérature se doit de rendre ses droits au doute, à la raillerie, à l’ambivalence mais aussi à l’impensable, au hors-limite, à toutes les passions de l’extravagance et de l’excès. Le dire et jouir de le dire en mettant en mots le grand ressac organique qui anticipe le désir, en donnant voix à la sauvagerie qui nous habite comme aux ébranlements fulgurants des désordres de la transgression. Poétique de l’écart, qui est théorie tragique du temps autant qu’exhibition de notre part maudite. C’est ce contraste entre la beauté formelle du style et les horreurs qui sont exposées qui donne sa somptuosité piranésienne à l’écriture de Gabrielle Wittkop.
Un livre qui démasque, sous les mignardises de la vertu, l’ombre des vraies perversions, qui incite à abonder dans le sens de ceux qui croient que les plus soupçonneux doivent souvent être les premiers soupçonnés. Un livre qui s’inscrit au cœur du triangle noir que forment le sexe, le sang et la mort. Un livre qui, s’il ose regarder en face les figures de la négativité n’en néglige pas pour autant la réalité ondoyante et facétieuse du sentiment, puisque Marguerite elle-même, dont la maîtrise de soi impressionnait tant, finira par se languir d’amour pour un bel hermaphrodite. Comme si ce rien autour duquel toute vie rôde avait toujours besoin d’un contrepoids d’amour qui, pour n’être qu’illusions n’est pas moins toujours emmiragé d’absolu.

La Marchande
d’enfants
Gabrielle Wittkop
Verticales
176 pages, 15

Stupre et stupeur Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°46 , septembre 2003.
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