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Avec la langue Nous sommes tous des Jean-Paul Kauffmann

septembre 2003 | Le Matricule des Anges n°46 | par Gilles Magniont

Par la grâce d’un mot exsangue, l’Hexagone se jonche de victimes : de quelques règles pour bien conduire le langage dans le vide.

À quoi ressemblait-il, dans l’autre millénaire, le preneur d’otages ? Sans doute lui prêtait-on des traits par trop cinématographiques : un peu du braqueur de banques acculé par le Système (mettons Al Pacino, figure du beau perdant d’Un après-midi de chien), pas mal de la fraction armée subtilisant les rejetons dudit Système (soient les brigades romantiques joliment fantasmées par Valeria Bruni-Tedeschi dans Il est plus difficile pour un chameau…) Puis cet imaginaire investit le quotidien, et il y acquit de nouvelles formes : il y eut les otages du Liban, et les sentencieux présentateurs de grimacer alors jour après jour devant le sombre visage du terrorisme international…
Tout ça, en fait, c’était quand même la préhistoire qui pouvait alors se douter que le preneur d’otages et ses victimes allaient renaître sous de nouveaux habits ? Le Dictionnaire historique de la langue française en prend note : prendre en otage se dit maintenant des « actions revendicatives (grèves, manifestations) entraînant une gêne à l’égard d’usagers ». Certains parlent en ce cas de sens figuré, d’autres d’extension de sens, peu importe ; l’essentiel est qu’avec de tels glissements, les visages viennent à se diluer voire à se confondre. En 2003, le preneur d’otages nouveau peut donc arriver : prenons bien garde qu’il a des atours salarieux, qu’il arbore la casquette de la RATP, mais aussi la barbe de l’instituteur, et pourquoi pas les sandales du théâtreux. Face à lui, comptons ses victimes : ce sont tous ceux qui ont droit d’aller au travail et au loisir. S’ils se disent otages, c’est qu’ils perçoivent la valeur d’un tel mot : ils comprennent confusément qu’ils sont sous le joug d’une menace, et qu’il y a dans les mouvements sociaux un air de violence organisée le même air dont s’avise, par exemple, un ministre redoutant les « commandos » qui pourraient empêcher les examens. Ils savent aussi qu’ils subissent de leurs geôliers une arbitraire cruauté : ne sait-on pas, en temps de guerre, faire un peu partout le nécessaire distinguo entre les prisonniers irakiens et les otages américains ?
Fin, donc, de l’imaginaire romanesque, et de ses séductions séditieuses. Que le syndrome de Stockholm aille se rhabiller. Gloire en revanche à l’otage ! Prédisons-lui un bel avenir, le champ de sa Passion sera sans bornes. L’étendue de ses mauvais traitements peut ainsi se décliner à l’envi dans les Belles-Lettres (Christine Angot est l’otage de la langue, ou l’inverse), le porno chic (prends-moi en otage) ou le caniculaire (qui pour libérer les otages du soleil ?). Qu’importe alors que le mot ne veuille plus rien dire, c’est la rançon du succès. Rappelons qu’il y a très longtemps, dans une monographie intitulée Les Journalistes, le sagace Balzac prédisait la vogue du vocable speech fraîchement importé, car « il signifie quelque chose qui n’est ni français ni anglais, qui se dit et ne se pense pas, qui n’est ni un discours, ni une conversation, ni une opinion, ni une allocution ». Voilà : après quelques contorsions, l’otage en est là, vidé de son sens il « se dit mais ne se pense pas », on peut lui souhaiter bon vent.

Nous sommes tous des Jean-Paul Kauffmann Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°46 , septembre 2003.
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