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Avec la langue Questions pour un champion

mars 2004 | Le Matricule des Anges n°51 | par Gilles Magniont

Quand l’art de l’interview connaît de suaves progrès.

Le type, il a travaillé comme un malade. Il s’est dépensé sans compter, il a tout donné pour l’Entreprise. Et voilà que, brutalement, sa carrière exemplaire risque de prendre fin. Voilà qu’on le menace de reconversion, lui qui a cinquante-huit ans bien sonnés un âge où, n’importe quel connard d’ouvrier vous le dira, c’est pas gagné de retrouver du boulot. Alors on comprend aisément qu’il souhaite s’épancher à la télévision, on n’est pas chien ; mais on prévoit aussi que le professionnel qui le prend en charge voudra aller au-delà de l’émotion brute. Qu’il entendra informer, éclaircir, et tant pis si la vérité fait mal, et tant pis s’il y a bien eu faute professionnelle. C’est la dure loi du travail et de la vertu. Et lorsque Patrick Poivre d’Arvor interroge Alain Juppé, cette loi n’y va pas par quatre chemins : elle susurre franco « Vous ne pensez pas que ces pressions ont pu colorer le jugement ? », ou encore « Est-ce que vous considérez que c’est à la justice, à trois juges, de décider que vous avez trompé la confiance du peuple souverain ? »
On est admiratif, et l’on se dit que le Journaliste a des Lettres. Il sait qu’existe une curieuse forme d’interrogation, qu’on nomme rhétorique ou oratoire la fiction d’une question, en quelque sorte. Par exemple : Le premier devoir d’une société est-il de protéger les puissants ? Ici, le point d’interrogation n’est qu’une apparence, qui déguise l’assertion sous la forme d’une demande. Énoncer une question rhétorique, c’est donc faire comme si la réponse allait de soi ; autrement dit, c’est demander à l’interlocuteur de se la donner à lui-même. Depuis l’Antiquité, tous ceux qui parlent et tous ceux qui écrivent en usent spontanément ainsi : c’est l’a b c de la parole persuasive, la figure maîtresse des orateurs en tous genres. Mais là où notre Journaliste fait très fort, c’est qu’il en use dans la seule situation de discours qui semble l’interdire : alors même qu’il prétend interroger un interlocuteur. Reprenons, observons celui-là qui prétend manier des hypothèses. « Vous ne pensez pas que ces pressions ont pu colorer le jugement ? » : au recto, j’ai un ont pu qui dégouline de prudence ; au verso, j’attaque avec une interro-négation1 décisive, un Vous ne pensez pas qui engage l’air de rien à penser si. Qu’importe ce que répondra Alain, de toutes manières il ne va pas répondre (loin de moi l’idée de juger les juges patati patata), l’essentiel, c’est que la conclusion soit déjà tirée par tous ces abrutis devant leur poste. « Est-ce que vous considérez que c’est à la justice, à trois juges, de décider que vous avez trompé la confiance du peuple souverain ? » : là, je touche au grandiose. Avec Est-ce que, ça a l’air plus ouvert, d’autant que j’évoque respectueusement la justice, mais je glisse sotto voce une petite précision (à trois juges), c’est-à-dire que je prépare le terrain pour un contraste de derrière les fagots : nos trois petits juges qui viennent se prononcer sur le peuple souverain, non mais de quoi ils se mêlent, seul un référendum à la rigueur saurait statuer sur ce genre de questions.
Et l’Affaire est dans le sac. N’accablons toutefois pas l’homme de télévision. On comprendra qu’il songe à sa carrière, et puis les temps ne sont guère propices à certaines rudesses de langage. En témoigne la récente mésaventure d’un habitant du quartier de Hautepierre (Strasbourg-Ouest), soupçonné d’avoir crié « Va niquer ta mère ! » au passage du ministre de l’Intérieur : le parquet de déclencher aussitôt des poursuites, et voilà le prévenu jugé en comparution immédiate, puis condamné à un mois de prison ferme. Las, s’il eût connu un journaliste instruit, l’insulte eût pu avoir meilleure allure. Est-ce que vous considérez que c’est à nous, nous les habitants des quartiers dits sensibles, d’aller niquer votre mère à Neuilly ?
Et là, la conclusion s’impose.

1 Nous ne prétendons pas reproduire mot à mot les pensées de l’interviewer : disons qu’il s’agit d’une libre traduction.

Questions pour un champion Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°51 , mars 2004.