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Égarés, oubliés Des zines aux bandes

septembre 2004 | Le Matricule des Anges n°56 | par Éric Dussert

Autodidacte et fantasque, Jean Linard a dispersé une œuvre protéiforme dans des fanzines fantômes.

Jean Linard était un modeste gratte-papier de la Sécurité sociale de Vesoul, mais sous la défroque du gris rond-de-cuir bouillait un personnage exorbitant qui a plus écrit et publié qu’on ne pourra sans doute jamais s’en rendre compte.
Né à Paris (IXe) le 31 octobre 1926, Jean Linard n’était pas du même métal que le commun des mortels. Autodidacte de la belle espèce, celle des hommes capables de se faire livrer un piano à queue sans savoir en jouer, il disposait sans aucun doute d’un cerveau plus actif que la moyenne. Passionné par le jazz, la science-fiction, les bandes dessinées américaines, et notamment par Pogo de Walt Keely, il s’était retrouvé à la tête d’une importante collection de pulps. En liaison avec les spécialistes du domaine, Ray Nelson par exemple, Jean Linard développa une connaissance approfondie de ce domaine alors méconnu chez nous et chercha à transmettre le virus à ses concitoyens en devenant l’auteur particulièrement imaginatif d’une série de fanzines qu’il reproduisait au stencil avec l’aide de son épouse Annie au 24, de la rue Petit. Malheureusement, il est fort improbable de dénicher un exemplaire de Small Wonder, le petit fanzine ’pataphysique auquel Queneau contribua à l’occasion, L’Acte vésulien (le pied littéraire), The Innavigable Mouth, Letter from Jean Linard ou X-trap, ces documents évanescents ne se trouvent pas sous les talons d’un libraire.
Jean Linard fut semble-t-il doté d’un féroce appétit de travail lorsqu’il en avait fini avec les heures de bureau. Son courrier en témoigne : épistolier amusant et prolifique dans une carte de mars 1927 un Queneau amusé signale à Boris Vian qu’il a reçu « 14 kgs de courrier de Linard », il aura largement dispersé ses écrits par voie postale auprès de ses amis Henri Salvador, Jacques Bens qui a tracé de Linard un portrait quelque part, le bibliographe de la science-fiction Pierre Versins, François Caradec ainsi que les britanniques Barbara Wright et Stanley Chapman un autre gaillard celui-là. Le plus intime de ses amis fut probablement Jean-Claude Hémery (cf. Lmda N°49). Tous les deux échangent des lettres fantasques et des écrits à quatre mains. Rompu aux plaisirs administratifs, Jean Linard détourne dans ses courriers la panoplie des tampons gras en usage dans les bureaux, les bidouille, en fabrique de plus plaisants, improbables et beaux comme des incongruités. Ils entretiennent tous les deux le feu de leurs pensées et de leurs créations plus curieuses les unes que les autres, au point qu’Hémery attribuera parfois à Linard des écrits imaginaires dont les gloses à elles seules mettent l’eau à la bouche.
À avoir tellement esquivé la publication, Jean Linard laisse une immense frustation. Seules ses archives pourraient dire son talent. Quelques rares fragments de sa poésie, de ses dessins, de ses contes et de ses deux romans furent publiés grâce à l’intercession de ses correspondants dans Bizarre, Nul, Temps mêlés, Het Kahier ou dans les cahiers du Collège de ’pataphysique. Emphytéote de l’institution, il y donne un texte en phonétique, fragment, nous prévient le provéditeur en charge de la publication, d’un « jwrnal [qui] vaut la peine d’être lu. » Et nous sommes tout prêt à le croire : « Vivmä dmï swar ! »
Si François Caradec cherche à publier ses écrits en 1967, c’est malheureusement en vain. Son texte le plus important, Zoo 200, un énorme tapuscrit de toutes couleurs, illustré de collages à la Georg Grosz, que Queneau avait accepté d’accueillir chez Gallimard à condition qu’il soit mis au net, va rester inédit. Trop « impatient de faire des nouveautés » (S. Chapman), Linard oublie ce projet pour se jeter dans de nouvelles compositions de son invention. Où est donc passé ce manuscrit fabuleux ? Où le scénario intitulé Une tentation de Véronèse ?
Reste la trace du personnage de Jacot à Paris, une bande dessinée et « grand roman d’anticipation » conçu pour paraître en feuilleton et rédigé lui aussi en « linardien » où l’on constate que « sapœpuduré ». Zazie n’est pas loin. Décalée, la littérature de ce talentueux, de ce farfelu qui sur les conseils de Boris Vian s’était imprégné de la sémantique générale d’A. Korzybski (« Désaristotise-toi, lis Korzybski, merde ! » lui écrit Vian en 1957) témoigne d’un rapport enfantin aux mots. Ludique et pétillant, il détourne, déforme, se fait plaisir à l’écart de la rationalité.
Et en effet, l’épouse de feu Jacques Bens, Madeleine, se souvient d’un homme bien peu fait pour vivre dans notre monde. « Couvé comme un bébé par sa femme », il sombre peu à peu dans la maladie. Assommé par les médicaments psychotropes, il vit reclus au domicile de sa mère à l’instar de Syd Barrett et se passionne pour les montages sonores. Lorsque le 25 juillet 1980, Jean Linard meurt d’un accident de moto ou de solex, les versions différent on se demande s’il ne s’est pas trompé : il aurait pu se laisser enfouir dans les chutes des bandes magnétiques qui avaient envahi son domicile et nous laisser la chance de découvrir un jour les miettes précieuses de son imagination effervescente.

Des zines aux bandes Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°56 , septembre 2004.
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