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Nouvelles Toxville (Ses forêts, ses hantises, ses jaillissements)

mai 2005 | Le Matricule des Anges n°63 | par Ludovic Bablon

> KIDNAPPING D’UN JUNKIE / ÉPISODE 5.

> Résumé de l’épisode précédent :
À l’heure où le Crime a disparu dans la Nature avec l’Argent comme otage, la mutation profonde du paysage laisse entendre que les concepts de « prévenir les autorités » ou « appeler à l’aide » ont perdu beaucoup, beaucoup, beaucoup de leur valeur d’usage ; ne dirait-on pas qu’une forêt dense et épaisse a, à la faveur d’un incroyable retournement dimensionnel, rasé ce territoire, versé de la terre partout, diffusé une forte odeur de chlorophylle, et versé les pollens dans les airs avec joie ?

Il est 14 h, la tempête a cessé sur Toxville et l’atmosphère qui règne ici, prestement analysée grâce à nos sondes cérébrales sur place, est constituée de 125% de fibres végétales, 66% de poussières et débris flottants et 999% de puissance en plus ; c’est dire à quel point la situation humaine dans la capitale semble confuse, incertaine, indéterminée, et difficile à cerner. Le manque d’informations, le caractère lacunaire des données recueillies, la complète partialité des sources ; empêchent toute analyse ; tout commentaire ; toute remarque ; toute notule ; sur la conduite à suivre. Pour les insurgés, il en va tout autrement : à peine ont-ils reconquis la gouvernance, que déjà bourgeonne leur assemblée :
« Toxville, 14 h. Constitution. Il est fondé aujourd’hui à l’emplacement de l’ancien établissement humain, une République internationale des arbres, autogérée. Hourrah ! Exécution !
Dispositions exceptionnelles. La branche des affaires animales met au vote ce qui suit. Décret n°1 : à partir de maintenant, plus aucune présence directoriale ne sera tolérée sur notre territoire. Décret n°2 : le junkie est déclaré espèce protégée. Quiconque chassera le junkie en dehors des horaires normaux sera passible d’une forte amende en nature. Validé. Toxville, 14 h, fin des proclamations. »


- Décidément, c’est horreur sur horreur, multiplié par horreur !!! s’exclame l’ex-DRH au milieu de la clairière, un parpaing mort sur chaque épaule. Pourtant, je me sens contente d’en être sortie vivante cette fois-ci.

- Quant à moi, dit Margot sous la poudre de son ancien immeuble, je sens venir le moment où mon esprit en faillite cherchera à s’enfuir en Amérique latine. Déjà, il se dirige trop vite vers une sorte d’héliport où ses hélices se nouent aux cheveux des doutes, des lacunes et des malentendus ; je penche en faveur du déséquilibre, dépêchez-vous de me sauver d’une déroute. Ainsi ce Directeur vous a non seulement assassinée, mais en plus il a enlevé un homme tout en cambriolant les coffres de la banque centrale ; ça a des airs de casse du siècle. Ajoutez à ça le coup des bronches, des branchies et des branches, et dites-moi combien de problèmes nouveaux se posent, maintenant ? Mille ? Dix mille ? Au hasard : je me demande comment je vais bien pouvoir tourner ma lettre à la propriétaire. « Toxville, 14 h. Chère Madame, l’Argent ayant été kidnappé et la population de Toxville demeurant sans nouvelles du sort de ses économies, serait-il possible de différer le paiement du prochain loyer jusqu’à l’improbable retour de la monnaie ? Bien à vous, à plus tard. » Vais-je envoyer ça ? Et d’une. De deux, il n’y a plus de système postal, et ça, c’est un problème ; un autre, un autre ; comme des petits pains. Oh, j’y pense encore !

- Attendez, attendez, rétorque l’ex-DRH, vous souffrez sans doute d’un syndrome de bourrage cérébral qui vous empêche de brainstormer l’instant, car il y a bien plus urgent que le non-paiement de votre loyer. Dans l’état où se trouve le réel actuellement, je crois que chacun redevient libre de développer des aventures tous azimuts, sans souci des moyens financiers pour ce faire. Non, le principal c’est : qu’est-ce qui presse ? Imaginez un couple d’erreur humaine évadé dans les bois : dans l’abstrait, ça m’inquiète, dans le concret, ça m’effraie !

- Mais bien sûr ! À qui la faute !

- Déjà 3 900 signes : il n’y a plus de place pour en rajouter. Nous ne pensions pas qu’un beau jour ce junkie risquerait d’être kidnappé. Nous gardions ce guignol comme homme de paille, en attendant de surgir de l’ombre et renverser tout l’ordre…

- Beau projet, malgré une réalisation contre toute attente ; vous voilà dévoilée, bafouée, dépossédée ; ce sont trois couches de draps élégants, en soie, sur quoi on peut porter des jugements esthétiques. S’il vous plaît, aidez-moi à dissiper les dernières traces de formations nuageuses qui rôdent dans les poumons de mon intellect. Cet homme, n’est-ce pas, doit être complètement fourbe pour s’être emparé de ce junkie. À l’heure qu’il est, que peut-on supposer qu’il va en faire ? Il ne doit lui servir à rien, tel quel !

- Ça semble juste. Il peut par exemple chercher à contacter d’influents braconniers, en vue de se faire donationner notre pays en tant que roi ; alors nous pourrons dire adieu à notre liberté d’errance par ici. Mais ce n’est qu’une hypothèse parmi les cent mille qui me traversent l’esprit à chaque seconde, comme les pollens grésillent dans le printemps. Hum ! Le mieux, ce serait quand même qu’il le rende !

- Attendez… qui ça déjà ?

- Le Directeur.

- Oui. Qui ça ?

- L’argent.

- Oui, je vois. Le pire, c’est qu’il l’a non seulement kidnappé, mais qu’en plus il n’a vraiment aucune raison de le rendre. Et s’il ne veut pas le rendre ?

- Eh bien, dans ce cas, c’est l’autre cas.

- Comment ça ?

- Eh bien, nous lui prouverons le contraire.

- Le contraire de ?

- C’est perpétuellement déceptif, c’est le terme exact ? Nous lui démontrerons qu’il est en train de le rendre.

- Attendez, holà, intervient un député conifère. De toutes façons, est-il question qu’il le rende ? Et quand bien même, serait-il intéressant qu’il le rende ? Pour nous, plus loin sont ces puissances mondaines…

- Sornettes, arbres ! Sauf votre respect, ce sont des sornettes ! Dans votre propre intérêt, il faudrait voir à songer un peu à la défense. On peut tout imaginer ! Et si, se transportant par des moyens gratuits vers le pays où vivent les tronçonneuses, le tyran soudoyait une milice pour venir contre vous ? L’inexpérience et les bulldozers balayent les Républiques ; think about it ! Non, un malheureux prisonnier dans les bras d’un type capable de tout, c’est une situation qu’il faut dénouer au plus vite !

- Madame, arrêtez ! Dites plutôt comment !

- Je n’ai pas dit que j’avais la solution. Savez-vous délacer un corsage ? Le concept même veut qu’on y passe un certain temps. Par contre, dans l’urgence, la maxime veut que le temps presse : en voici une preuve qui vous réconfortera dans l’idée qu’il est souvent trop tard. Un jour, un citoyen flânait dans le coin, à la recherche d’air et de bonheur. Il s’arrêta devant un junkie, qui dormait. Il se dit : « Cet homme voudrait un peu d’argent. Si je lui en donne, je reconnais son droit à en demander, lors même que je ne le connais en rien ; et s’il a tué des peuples, lui aussi, à l’instar des clients qui le regardent ? La charité commande pourtant que je donne, puisqu’il a faim ; mais qui dit qu’il a faim ? Et si ce citoyen était fourbe ? Je lui donne quand même ; non ! Je me ravise. C’est un choix grave ; si je donne, j’accuse qui ne lui donne pas ; c’est deux actes en un ; et si ces deux-là sous-louaient l’appartement des causes à un troisième larron moral ? » En 2054, le junkie formait un premier tas de débris humains. « Au lieu de donner cet argent à ce macaque, reprit ce penseur tellement moins mortel que la moyenne, ne vaut-il pas mieux que j’investisse dans la recherche en sciences de l’homme, qui me dira, à raison d’une mise initiale en capital-temps d’environ 200 ans, si j’aurais eu raison pendant ma vie de subvenir à ses besoins ? Il faut à tout prix que je devienne ami intime avec une algue bleue de l’océan primitif, afin de savoir comment tout ceci a commencé. » Renouant avec la méthode, il mourut sur ces mots. Vos seins ont-ils fait une apparition au milieu de l’éclat de votre poitrine ? Ainsi donc, ce délai de réflexion nous enseigne qu’à junkie en danger, directeur en danger et demi. C’est ça ?

- Après ça, comment avoir confiance en vous ?

- Il y a mille solutions. Que se passera-t-il si l’on diffuse une annonce « Achèterais junkie, à enlever sur place, prix à débattre » ?

- J’aurais plusieurs remarques sur ce projet. Passons vite au suivant.

- La solution la plus simple, ce serait encore d’entamer une fouille méticuleuse de l’univers.

- Quelque chose m’indique que cette méthode va au-delà de mes capacités de calcul, en conséquence de quoi j’ai l’air de m’appeler Tilt. Je ne m’appelle pas comme ça.

- Hum, c’est vrai.

- Lars, une idée ?

- Allez. Ce Directeur, lui connaît-on des habitudes, un habitat ?

- Evanescents, perpétuellement changeants.

- Dans ce cas, il n’y a pas de solution.

- Oui, c’est vrai.

- Bon.

- Dans ce cas, tant pis.
(Un long moment de quiétude où l’on profite de l’air et du soleil en oubliant tout ça. Environ une heure. Que signifie ce silence ? Que personne n’est caché sous le couvert végétal très dense ?)
- S’il vous plaît ?

- Quoi ?

- Quoi ?

- Quoi ? qui a parlé là ?
- C’est moi, intervenez-vous soudain dans le dispositif maniaque. C’est moi. N’ayez pas peur… Je ne voulais pas déranger… mais… je ne veux pas supporter une seconde de plus votre leadership. Depuis le début, je me retiens de le dire, mais je hais ce texte ; en long, en large et en travers. C’est fourberie sur fourberie : qu’est-ce que c’est ? Un documentaire sur les blattes ? Une thèse sur l’oxymore en musique ? Le mode d’emploi d’un concasse-miettes étranger ? Donc ça va être clair : quelque chose d’intéressant d’ici trois phrases, ou je déchire jusqu’à l’idée de contrat de lecture !
Mais, l’anti-Bell qui désinventera le téléphone de cette planète n’étant pas encore né, ce qui détonne tout à coup dans l’arbre au-dessus de la conversation n’a pas vraiment de quoi surprendre un habitué de la terreur.
Un sécateur à la main, une fameuse cueillette gonflant son panier, une jeune fille descend de l’arbre. Elle vous tend à tous le portable qui vient de sonner : c’est pour vous !
Une voix aigrelette.

- Allô ? Ici le junkie. Je détiens l’Argent et le Directeur. Je ne rends pas l’Argent ; je rends le Directeur. Ce soir minuit, sous le pont.
Il raccroche, vous… vous faites quoi ? Vacillez ?

> Au prochain épisode : Vous voulez dire, en juin ? Allez, on s’en fumera un !

Toxville (Ses forêts, ses hantises, ses jaillissements) Par Ludovic Bablon
Le Matricule des Anges n°63 , mai 2005.
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