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Domaine étranger Au commencement était la fin

novembre 2005 | Le Matricule des Anges n°68 | par Sophie Deltin

Si le temps passé habite l’écriture, les mots ne portent-ils pas aussi en creux le poids de l’avenir ? Dans son nouvel essai, l’écrivain et psychanalyste Pierre Bayard bouleverse l’ordre des liens entre l’écriture et la vie.

Demain est écrit

Déjà dans son surprenant et très stimulant essai Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ? (Minuit, 2004), Pierre Bayard contestait, en l’inversant, la double position de supériorité et d’antériorité dans laquelle on place depuis Freud la psychanalyse par rapport à la littérature, se proposant alors de reconnaître à celle-ci une capacité autonome de réflexion (plus exactement de « préthéorisation ») sur les phénomènes psychiques. Aujourd’hui, il revient à la charge, en remettant cette fois en cause « la place déterminante » que le paradigme freudien accorde au passé et à son influence sur l’œuvre : « dans quelle mesure l’œuvre ne serait pas, au moins dans certains cas, influencée par l’avenir plutôt que par le passé ? » Pour autant, dans son effort même à montrer que la littérature est porteuse d’un modèle virtuel du psychisme, propre et alternatif au freudisme, Bayard ne semble en fait chercher qu’à enrichir celui-ci. À ce titre, Demain est écrit peut se lire comme un exemple parfait de sa méthode dite de « littérature appliquée ».
L’argumentation du propos est bien construite, en trois parties. Tout d’abord, de Rousseau à Kafka, des exemples convaincants. Entre autres : Émile Verhaeren, décrivant avec une justesse terrifiante les trains qui traversent ses poèmes, semble « s’inspirer » de l’accident ferroviaire qui finira par lui coûter la vie ; Maupassant, à travers la description clinique du Horla paraît « annoncer le déferlement de la folie » qui va plus tard s’abattre sur lui. Dans ces « coïncidences ahurissantes », c’est pourtant bien « la vie qui vient se calquer sur l’écriture et non l’écriture qui imite la vie ». Pour expliquer ces cas de « prédestination littéraire », Pierre Bayard présente alors dans un deuxième temps plusieurs hypothèses. Tandis que l’une, « irrationnelle », en référence explicite à la théorie du « hasard objectif » d’André Breton, bute sur le rôle de l’interprétation « après coup » du sujet ; l’autre, « rationnelle », articulée sur le jeu des probabilités, n’en fait qu’une question de hasard ; quant à l’hypothèse « freudienne », centrée sur la notion de fantasme, elle est seulement jugée insuffisante. Après les avoir réfutées plus ou moins rigoureusement, il aboutit enfin à la quatrième, « littéraire », la plus originale de par la conception du temps qu’elle suppose. En effet, renouant avec le geste de Bergson, Bayard nous invite à nous déprendre de notre représentation spatiale du temps, pauvre et abstraite, pour saisir ce qu’il est vraiment : une unité qui enveloppe une multiplicité non plus numérique mais qualitative une durée. Précisément, l’œuvre de Proust, en considérant la durée dans sa dimension de plénitude et d’hétérogénéité, indissociable des états psychiques qui la colorent, permet de comprendre en quoi l’écriture est à même d’annoncer l’avenir. C’est que « en travaillant sur notre multiplicité intérieure (…), l’écriture a la capacité de respecter cette diversité interne et de s’ouvrir au temps singulier de ces parties de nous-mêmes qui, détachées du présent, sont prises dans les conséquences d’événements à venir ». Autrement dit, telle une plaque sensible capable de « capter » et de « prolonger » les lignes de force présentes en nous, l’écriture peut révéler au sens photographique tout autant le passé, que l’ « avenir qui a commencé à être actif en nous, même s’il est invisible à la plupart »… et bien souvent aussi à nous-mêmes. Ainsi, « il semble que les événements soient plus vastes que le moment où ils ont lieu et ne peuvent y tenir tout entiers. Certes, ils débordent sur l’avenir par la mémoire que nous en gardons, mais ils demandent une place aussi au temps qui les précède ».
Les conséquences de cette conception de l’avenir comme « débordant » sur le passé sont de taille (c’est la dernière partie de l’ouvrage) puisque non seulement elle remet en cause le déterminisme énonçant que les causes précèdent nécessairement les effets, mais surtout culmine dans la proposition à inventer de nouvelles formes de conjugaison, mieux à même de décrire les relations que l’écriture entretient avec le temps. Enfin, cette « chronologie rénovée » devrait conduire à repenser le genre biographique. Aussi Bayard tente-t-il d’écrire, en abîme de sa démonstration, la biographie de Wilde « dans le bon sens, c’est-à-dire de l’avenir vers le passé » des dernières années de prison jusqu’à la rencontre avec Alfred Douglas, décrite deux ans « avant » dans Le Portrait de Dorian Gray
Certes, loin de succomber à un déterminisme inversé (intenable), Bayard rappelle au contraire que ces « préfigurations » de l’avenir n’existent pas telles quelles dans les textes. Présentes seulement à l’état de « virtualités » et disséminées dans l’œuvre entière d’un auteur, elles en sont l’un des sens possibles, toujours conditionnées par la place que le lecteur est libre d’y occuper ou non. Demain est écrit donc, mais comme un appel muet à l’invention…

Demain est écrit
Pierre Bayard
Éditions de Minuit,
« Paradoxe »
160 pages, 15

Au commencement était la fin Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°68 , novembre 2005.
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