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Avec la langue Il faut laisser du jeu au je

avril 2006 | Le Matricule des Anges n°72 | par Gilles Magniont

Petites disparitions du sujet, sur fond de littérature, de politique et de liens conjugaux.

Entre autres choses, François Mitterrand nous aura laissé un proverbe. Ce n’est pas rien, un tel legs. Combien sont-ils à en avoir fait autant, depuis La Fontaine ? « Il faut laisser le temps au temps » : notez ici la concision, le rythme équilibré, le vocabulaire accessible, le tourniquet de la répétition, la généralité sans bornes le Président et sa culture classique, en somme. Bien entendu, la phrase ne veut rien dire, ou rien d’intelligent, et l’on pourrait décliner à l’envi cette fausse profondeur (il faut laisser l’argent à l’argent, voilà qui le fait aussi) ; il n’empêche, c’est un bon exemple de discours à l’ancienne : sagesse immémoriale mâtinée du temps qu’il fait, Maximes sans trop se presser, Saint-Simon qui regarde la pluie tomber sur les Charentes. Dans cette dégradation lente, un peu en dessous (à peine), il y a les pentes rudes et les routes droites de Raffarin.
À entendre Dominique de Villepin, invité dimanche 12 mars au journal du soir de Béatrice Schoenberg pour défendre le CPE, on se dit que quelque chose a changé. Ainsi, l’homme qui gouverne ne se signale plus par ses règles d’action. Pas de belles sentences, pas de présent d’éternité, pas de grandiose impersonnalité ; mais du récit, du mouvement, du sujet bondissant. « J’ai entrepris… J’ai décidé… J’entends… Je veux aller plus loin », et ainsi de suite. C’est qu’entrent en scène de nouveaux inspirateurs : non plus Machiavel et ses maximes, mais l’élan des narrations hugoliennes. Force qui va au pays des contrats de travail, le premier ministre semble emporté par un imaginaire romantico-guerrier. Son exposé va de je en je, ne dissociant jamais le destin de la nation de cette grande première personne motrice. Laquelle n’a pas vocation à incarner la France, comme autrefois dans la rhétorique gaullienne : devenue accroche hystérique du discours gouvernemental, publicité pronominale des changements nécessaires, elle prétend simplement à nous entraîner dans son aveuglante scansion.
Qu’on n’aille pas, toutefois, hurler à l’invasion du Moi. Car un Mystère se prépare. Béatrice Schoenberg s’alarme des progrès de la fronde : pourrait-il en coûter au premier ministre de voir son projet empêché ? En rien, madâââme : le CPE ne représente pas « un enjeu personnel ». Mieux encore : « ma personne n’a aucune importance ». Stupeur : cette première personne qui résonnait tant à nos oreilles, elle n’a donc aucune importance. Elle n’existe pas, elle a cessé d’exister. On touche là à l’étage supérieur du sublime : le sujet, incarnation hâlée de notre destin, vient juste de se dissoudre. Qu’en pense Béatrice Schoenberg ? Elle n’a pas l’air trop surprise. De deux choses l’une : soit elle a l’habitude des exhalaisons mystiques, soit elle a lu, comme Dominique de Villepin, la correspondance de Rimbaud. Il y est écrit que je est un autre. Phrase glosée depuis plus d’un siècle par des armées d’exégètes, mais à laquelle le premier ministre conférerait alors un lustre inédit : par-dessus les champs de la bataille pour l’emploi, je fais flotter l’étendard du sujet singulier ; dans la gueule béante du pronom, j’engloutis projets de lois et 49.3 ; mais n’en doutez pas, chère madame, ce je ne m’est rien : c’est quelque chose d’extérieur, un « autre » sans importance pour le bien commun. À quoi la journaliste pourrait lui répondre : Comme je vous comprends, Monsieur. Moi-même j’ai un autre je à la maison : un qui s’est marié avec Jean-Louis Borloo. mais qui n’a, sur ce plateau de télévision, vraiment aucune importance.

Il faut laisser du jeu au je Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°72 , avril 2006.