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Domaine étranger Lignes de fracture

octobre 2007 | Le Matricule des Anges n°87 | par Delphine Descaves

Inspiré de sa propre histoire, le récit de Dinaw Mengestu nous faire partager au plus près l’existence amère d’un réfugié éthiopien en Amérique.

Les Belles choses que porte le ciel

Stephanos tient une modeste épicerie de quartier dans la banlieue de Washington dont il a au fil des ans suivi le délabrement progressif. Il en connaît les immeubles à l’abandon, les zonards et les prostituées dont il partage parfois le lit, le temps d’une heure d’oubli. Ces êtres et ces lieux sont à son image : pleins de désillusions et de fêlures. Mais ils sont aussi devenus les seuls repères du héros. Stephanos a dû quitter son pays, l’Ethiopie, à la suite de l’arrestation de son père, avocat et intellectuel soupçonné d’être hostile au sanglant régime révolutionnaire du Négus rouge, au début des années 80. Ce père, molesté sous ses yeux avant d’être emmené par les miliciens, et dont il n’a plus jamais eu de nouvelle, est la blessure du narrateur, le cœur saignant de son identité, sa mémoire. Poignantes, plusieurs pages évoquent cette figure paternelle modèle, noble et discrète, anéantie par les purges de Mengistu. Mais ce lien lui-même - c’est la leçon cruelle de cette existence de réfugié - s’estompe au fil du temps et de l’éloignement géographique ; un jour, l’immigré n’est plus de nulle part, « en suspension » entre deux mondes et deux images de lui-même.
Les coups de téléphone à la famille restée au pays se résument à de brèves conversations, où par simplicité on dit que « les affaires marchent. Jamais bien. Jamais mal. ça marche, c’est tout », et le retour sur la terre natale devient peu à peu improbable, puis impossible. Alors le fil même de ces discussions imaginaires avec son père mort, qui le soutenaient durant ses premières années américaines, s’effiloche lui aussi : « Je disais plus haut que je ne me souvenais pas du moment où j’ai vraiment compris que j’avais quitté la maison pour de bon. Je ne pense pas me souvenir, non plus, du moment où nous avons cessé d’avoir ces conversations. Les deux sont liés, non ? Je n’ai jamais vraiment compris ça avant maintenant : tout est parti avec toi. » Au sein de cette solitude, il est accompagné de ses vieux amis Joseph et Kenneth, deux Africains qui connaissent un sort comparable au sien. Solidaires, les trois hommes partagent humour noir, soirées miteuses et ressentiments, « coups d’Etat, enfants soldats, famines, tout cela faisait partie du même lot de chagrins permanents que nous évoquions sans cesse, afin d’éviter nos propres frustrations et les déceptions causées par la vie. Il était tout simplement inévitable que les deux finissent par se rencontrer. » Stephanos reprend cependant espoir, dans la rencontre qu’il fait de Judith et sa petite fille Naomi, venues s’installer dans une superbe maison de ce quartier désolé. Mais une histoire d’amour entre deux êtres au destin si dissemblable est délicate, et, enfermé dans une représentation dégradée de lui-même, le narrateur ne parvient pas à surmonter son « complexe d’immigré » pauvre, qui ne sera jamais complètement américain. « Un homme coincé entre deux mondes vit et meurt seul » telle est la seule certitude de Stephanos.
Le récit de Mengestu a l’efficacité et le pragmatisme narratifs des romans américains, et sa prose, fluide sans être trop bavarde, saisit avec justesse tout ce qui se dissimule derrière la vie concrète : passages du temps, amour qui se dérobe, ajustements permanents de soi avec soi dans la quête impossible d’une identité stable, amertume et mélancolie. Avec ce premier roman, il réussit à évoquer sans lourdeur ni didactisme la difficulté de l’immigration africaine et les tourments politiques de ce continent, sans jamais que ses personnages et les situations qu’il met en scène ne perdent de leur caractère universel. Avant d’être éthiopien, Stephanos est d’abord un déraciné. Toute la grâce romanesque est là : rendre palpable et familier cet exil, qui est aussi intérieur.

Les Belles Choses
que porte
le ciel

Dinaw Mengestu
Traduit
de l’américain
par Anne Wicke
Albin Michel
304 pages, 21,50

Lignes de fracture Par Delphine Descaves
Le Matricule des Anges n°87 , octobre 2007.
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