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Traduction Monique Baccelli

octobre 2008 | Le Matricule des Anges n°97

L’Ellipse et la spirale, de Paolo Buzzi

L’hiver dernier, à Florence, je fus très déçue de découvrir que la grande librairie Chiari, spécialisée en livres anciens, était remplacée (signe des temps) par une boutique Max Mara, ou Benetton, peu importe. Il restait fort heureusement une petite succursale de cette maison dans une rue proche de Santa Croce. En quête de chroniqueurs du XVIIIe siècle, mon attention fut attirée par tout autre chose : le fac-similé d’un gros roman futuriste, L’Ellipse et la spirale (« film + paroles en liberté ») de Paolo Buzzi publié en 1915, et reproduit en 1990 : preuve que le texte a quelque valeur. En dépit du sous-titre, il ne s’agit pas d’un scénario, mais d’un texte littéraire très élaboré. En le parcourant je vis tout de suite qu’il contenait des pages étranges, poétiques, choquantes, hors du commun, dignes de Lovecraft ou de Lautréamont. Restait évidemment à trouver l’éditeur susceptible de répondre à mon engouement. Mais je savais d’avance – ne fût-ce que parce que j’avais déjà traduit pour lui deux romans futuristes Le Code de Perella de Palazzeschi (qui servit de livret à l’opéra L’Homme de fumée de Pascal Dusapin) et La Locomotive avec des chaussettes de Arnaldo Ginna –que Gérard Berreby, directeur des éditions Allia, non-conformiste aimant le risque, serait tenté par le pari. Je dis pari, parce que le livre comporte près de 300 pages, et que le texte, justement parce qu’il est hors du commun et provocateur, peut enchanter certains lecteurs et en écoeurer d’autres.
Paolo Buzzi n’est pas le plus célèbre des futuristes, si on le compare à Marinetti, le fondateur du mouvement, à Boccioni surtout connu pour ses oeuvres plastiques et à Busoni, le compositeur qui fit initialement partie du groupe. Né en 1874 et mort en 1956, Paolo Buzzi connut pourtant, en son temps, une indiscutable notoriété. Poète (Aéroplanes, 1909) et dramaturge (Synthèses scéniques, 1917), il commença par s’inspirer des extravagances de la Scapigliatura (mouvement de tardo-romantiques « échevelés »), donna toute sa mesure dans le futurisme, puis revint sagement à des formes plus traditionnelles. Tout au long de sa vie il accorda autant d’importance à la musique qu’à la littérature : c’est par la musique que le monde peut être sauvé. Cette optique rejoint l’idée plus générale de l’art salvateur, figurant dans le Manifeste du futurisme (1909) – dont tous les autres principes sont également illustrés dans L’Ellipse et la spirale.
Fondée sur la révolution technologique et sur le pressentiment des bouleversements mondiaux qui commenceront à Sarajevo, la théorie futuriste repose sur la foi absolue dans le progrès et la farouche volonté de débouter toutes les vieilles idéologies. Pour mettre en pratique ces principes, Naxar, le personnage principal de L’Ellipse, renonce à la royauté, au pouvoir et à la richesse dans l’intention de devenir un paria. Le sort en décidera autrement, puisqu’il se réalisera dans la musique, participera à des guerres et subira d’étranges métamorphoses. Deliria la belle enfant trouvée, symbole du féminisme (lui aussi cher aux futuristes) gouvernera la République d’Artalea, qui vaincra définitivement les hommes dans une meurtrière guerre des sexes. Le travail et l’effort humains, qui figurent aussi au programme du Manifeste, sont incarnés par le groupe de survivants qui traversent souterrainement le globe, à coups de pic, d’un pôle à l’autre. L’avion, fût-il encore en toile, évoque la vitesse et le goût du risque, aussi les prouesses aéronautiques occupent-elles un bon tiers du récit. Il est impossible de résumer la trame de ce roman « cosmique » (cadre : le ciel, la terre et le sous-sol) d’une inventivité inépuisable, mais on peut remarquer que, partant d’une sorte de conte poétique, il s’oriente peu à peu vers un fantastique débridé (parfois proche de la science-fiction) qui culmine dans le dernier chapitre, quelque peu morbide, où les morts se mêlent aux vivants et où la charmante Delizia, impératrice déchue, exécute des danses lascives.
La traduction de cette masse littéraire me procure un réel plaisir : celui de « jouer le jeu », de suivre l’auteur dans ses extravagances et ses élans poétiques. Mais elle comporte aussi de nombreuses difficultés. Dans la fougue de l’inspiration (car c’est un roman inspiré) Paolo Buzzi devient parfois sibyllin. Son indiscutable richesse verbale dérive souvent vers une « incontinence verbale », multipliant les mots rares et les néologismes. Certaines comparaisons sont de véritables trouvailles, d’autres frisent le mauvais goût. Devais- je corriger ces dernières, les atténuer ? Non bien sûr. Mais le plus délicat n’était pas là. On sait que les futuristes, qui ne furent fort heureusement liés au fascisme qu’au tout début de leur action, n’en prônent pas moins la guerre comme « hygiène du monde », et certains passages de L’Ellipse, décrivant les massacres avec une jouissance sadique, sont difficiles à faire passer. Que faire ? Spécifier, dans la préface ou par une note, que ni l’éditeur ni la traductrice n’adhèrent à ces points de vue, lesquels doivent être replacés dans leur époque et considérés comme des témoignages historiques. Du reste, puisque c’est par la musique que le monde sera régénéré, la morale, si nécessaire, est sauve. Concluons donc avec l’auteur, jugeant lui-même son roman : « rien de moins bizarre, somme toute, de plus logique et de plus naturel ».

* Monique Baccelli a traduit entre autres Leopardi, Tommaso Landolfi, Cristina Campo, Mario Rigoni Stern.

Monique Baccelli
Le Matricule des Anges n°97 , octobre 2008.
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