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Histoire littéraire Une bibliothèque pleine de fantômes

février 2009 | Le Matricule des Anges n°100 | par Christiane Dampne

Le plateau des Petites Roches qui domine Grenoble a accueilli en 1933 le premier sanatorium étudiant en France. Roland Barthes, Pierre Seghers ou François Furet y séjournèrent. À leur disposition, un superbe fonds dont l’avenir est aujourd’hui incertain.

Qui aurait pensé que l’embryon de cette petite bibliothèque - logée dans une chambre de malade en 1934 - deviendrait un fonds de 50 000 volumes ? Sans doute pas son géniteur, le Dr Douady, directeur du Sanatorium des étudiants de France à Saint-Hilaire-du-Touvet en Isère. Dans cette chambre, trente livres pieux, trois lexiques, un atlas de géographie, une armoire de romans policiers et quelques livres de Francis Carco, écrivain célèbre de l’entre-deux-guerres.
Le Dr Douady fit installer des rayonnages sous la charpente en béton d’un long grenier et lança un appel national fin 1934 aux universités, écrivains, professeurs et mécènes pour recevoir des ouvrages. Un appel entendu car ils arrivèrent par camions entiers. Et l’on passa d’une centaine de livres à 7 000 volumes fin 1937.
Des sections spécialisées pour les études des pensionnaires sont organisées pendant la guerre - sections juridique, scientifique, littéraire - et des subventions de l’État et de l’Université de Grenoble à partir de 1945 permettent d’enrichir le fonds. Deux cent cinquante étudiants et étudiantes suivent alors les cours dans cette université pluridisciplinaire, surnommée « l’Université des neiges ». Nichée sur le plateau des Petites Roches dans le massif de la Chartreuse à 1157 m d’altitude, elle se situe à 25 km de Grenoble.
En 1947 on dénombre 20 000 volumes et un poste de bibliothécaire permanent est créé. Jusqu’alors, c’est un pensionnaire qui assurait cette fonction. Roland Barthes est l’un de ces bibliothécaires bénévoles pendant ses deux séjours de 1942 à 1945. Il invente un système de dépôt de livres au bâtiment des filles et écrit six contributions pour la revue interne du sana, Existences (lire par ailleurs).
Dans ce fonds se cachent de nombreuses pépites qui tiennent aux multiples dons sur plusieurs décennies. Une soixantaine de livres remarquables par leur illustration, leur format ou leur reliure sont répertoriés. Parmi ces joyaux, l’Architecture Françoise de Jacques François Blondel. Cette magnifique encyclopédie de 1752 en quatre volumes d’un grand format contient de nombreuses planches en taille douce (à la plume). Des descriptions très précises en vieux français accompagnent ces dessins superbes. Les Odes choisies d’Horace, publiées en 1695, constituent l’ouvrage le plus ancien. Le fonds recèle aussi d’anciens livres illustrés de Jules Verne, de Jules Michelet, des tragédies d’Eschyle… On découvre encore Les Eaux fortes authentiques de Rembrandt et des reproductions de Pissarro et Degas sous emboîtage. Plus près de nous, des dessins d’Henri Matisse illustrant un ouvrage de Louis Aragon…
S’ajoutent à ces perles rares plusieurs ouvrages dédicacés. Des documents uniques, donc exceptionnels. On trouve pêle-mêle les noms de : Jean Giono, Paul Claudel, Albert Camus, André Gide, Jean Rostand, Le Corbusier, Vladimir Jankélévitch, Arthur Adamov, Henry Miller, Violette Leduc, Elsa Triolet… Et plusieurs fois celui de Roland Barthes. Ces livres dédicacés furent envoyés ou apportés par leur auteur lors d’une visite au sanatorium.
La richesse de cette bibliothèque tient aussi à la présence de tous les auteurs classiques de la littérature française des années 20 aux années 90, mais aussi à ses collections entières de périodiques : plus de 400 titres, dont certains très pointus figurant au fichier national. Aujourd’hui ce fonds ancien n’est plus accessible au public.
« Personne alors ne voulait prendre ce poste, rebuté par le grenier, l’isolement
et la maladie. »

Ce premier sanatorium étudiant en France constitue la première grande réalisation sociale du mouvement étudiant en 1933. Jusqu’aux années 60, des milliers de jeunes gens viendront faire une cure à Saint-Hilaire - parmi lesquels Max-Pol Fouchet, Claude Aveline, Pierre Seghers, Jean Duvignaud, François Chatelet, François Furet… Après la disparition progressive de la tuberculose, le sanatorium se reconvertit vers d’autres types de soins. Mais pendant plus de trente ans, cet important centre de traitement se doubla d’un lieu d’études et d’une intense activité culturelle. Saint-Hilaire devient une étape obligée des tournées des conférenciers et des vedettes de la chanson, du music-hall, du théâtre ou du cinéma. Le rôle intellectuel essentiel est lié à cette grande bibliothèque qui permit à ces jeunes adultes de poursuivre leur formation dans ce lieu coupé du monde. Hantée par des fantômes lettrés qui redonnaient goût à la vie, la première bibliothèque des sanatoriums étudiants fut la plus riche de toutes.
Son classement par ordre d’entrée rend difficile le repérage dans ses multiples rayonnages. Un labyrinthe où l’on découvre autre chose que ce que l’on est venu chercher… Seul l’ancien bibliothécaire détient la boussole grâce à son office durant trente ans. « J’ai passé toute ma carrière dans un grenier », souligne Philippe Marichy avec malice. Un grenier empli de mots patinés par le temps. « Mon prédécesseur, Louis Surville, fut nommé en 1947 et mourut d’une leucémie foudroyante en 1973. Personne alors ne voulait prendre ce poste, rebuté par le grenier, l’isolement et la maladie. À l’époque j’étais en formation de bibliothécaire. Je n’avais aucun a priori et pas de réticence car j’étais un ancien pensionnaire de Saint-Hilaire. La directrice médicale m’avait soigné dix ans plus tôt. Le sanatorium était une grande famille, une communauté avec des liens profonds. Je suis un ancien tubard. «  » Tubard », c’est le surnom donné à l’époque aux tuberculeux. La consonance négative était une forme d’autodérision. Quand on cohabite avec la mort, on l’apprivoise en s’en moquant. La tuberculose se disait aussi « tubardise ». Lorsque Philippe Marichy prend ses fonctions en 1974, il connaissait donc déjà bien les lieux. La directrice lui confie la mission de transformer cette bibliothèque universitaire en bibliothèque de lecture publique.
Ce fonds ancien tient de la bibliothèque monastique. Entre celle du Couvent de la Grande Chartreuse - à quelques battements d’ailes de Saint-Hilaire - et celle du Nom de la Rose perchée au dernier étage, le temps semble suspendu. Instants précieux d’éternité…
Pourtant un cruel compte à rebours a commencé. La fermeture de l’établissement, prévue en juin 2010 et la destruction ultérieure des bâtiments élimineront toute trace de ce passé vivant. Que vont devenir ces 50 000 volumes et leurs fantômes bienfaiteurs ? Une partie de ce fonds va t-il enfin être à nouveau accessible ? La décision appartient à la Fondation Santé des Étudiants de France.
Dans le livre A l’université des neiges1, l’ancien directeur de l’établissement réhabilite la mémoire du centre. Une amorce salvatrice pour éviter l’oubli et le désintérêt généralisé dans un contexte économique sinistré du plateau des Petites Roches qui abritait trois établissements de santé. Les nombreux licenciements au cours de ces dernières années et la fermeture de deux centres ont rendu ce plateau exsangue. Le sursis du troisième touche à sa fin.
Seulement deux pages sont consacrées dans l’ouvrage à la bibliothèque. Son histoire reste à écrire. De par la richesse de son fonds, elle mérite des égards et une vraie réflexion sur son devenir. Une étude bibliothéconomique aiderait à faire les bons choix et permettrait de donner une photographie d’un lectorat et de pratiques de lectures universitaires. Le temps est compté. Il en va de la sauvegarde de ce patrimoine précieux.

1 Camille André Laudinet, Éditions de Belledonne, 2000

Une bibliothèque pleine de fantômes Par Christiane Dampne
Le Matricule des Anges n°100 , février 2009.
LMDA PDF n°100
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