André Dhôtel (1900-1991) le confiait à Patrick Reumaux dans Terres de mémoire (Jean-Pierre Delarge, 1979) : « J’en reviens toujours à un artisanat ». Artisanales, c’est-à-dire patiemment polies, réglées, ajustées sur l’établi, les deux nouvelles de Dhôtel que livre La guêpine assurément le sont. Et, ce qui ne gâche rien, dans une élégante plaquette sortie de l’atelier de l’imprimeur-éditeur Du Lérot.
Treize années séparent Intermède (1943) et La Tribu des ombres (1956), sous-titrée « Projet pour une opérette tragique ». Les deux nouvelles se terminent en happy end. Mais celui d’Intermède porte en lui la tristesse diffuse de la condition solitaire de ses deux protagonistes, Jean Merfaut l’enfant orphelin et Jean Barnaud, forain, vagabond et cambrioleur, quand le happy end de La Tribu des ombres, lui, est en effet « tragique » puisque terni par un meurtre, celui de Georges Cramer certes un « salaud » mais que commet le fade et timide Rémi Vailleux « avec une violence peu commune » : « Cramer avait reçu un coup mortel (sa poitrine portait une blessure assez effrayante) ». C’est qu’avec Dhôtel rien n’est simple en dépit des apparences – un style limpide, peu d’effets de manche, des histoires qui se passent au grand air et des personnages qui n’ont rien d’exceptionnel. Ils traînent, rêvassent, souvent sont pris dans la routine. Mais qui a déjà un peu lu Dhôtel sera attentif, au détour d’une phrase, à soudain une infime déchirure dans la trame narrative. Ainsi, dans Intermède, de ce minuscule et incongru… intermède : « Au loin une femme ramassait de l’herbe au bord d’un chemin. Elle se redressa et sembla faire un signe, difficile à interpréter, vers une forêt de l’horizon ». Dans La Tribu des ombres qui raconte l’histoire de la jeune Thérèse Dallieux sous l’emprise de Georges Cramer, l’homme manipulateur et pervers que Rémi Vailleux assassinera férocement, c’est une petite horde d’enfants, la « Tribu des ombres », à qui revient cette fonction disons de signal d’alerte pour le lecteur, ou de chœur antique si l’opérette n’est jamais loin de l’opéra. Tout comme les deux personnages d’Intermède, Vailleux, modeste employé d’un horloger installé dans un quartier pauvre, est lui aussi un être seul. « Il paraissait se plaire dans cette solitude et il n’avait pas d’amis sinon quelques gamins et gamines dépenaillés qui formaient une société toujours en quête de rapines et d’expéditions dont le but demeurait confus. » Tout entier à son travail, Vailleux répète toujours la même chose, il ne sait pas ce qu’il fait ni ce qu’il veut, il s’oublie. Survient dans sa vie Thérèse et soudain c’est la panne, l’arrêt de la machine avant son redémarrage, mais selon un régime fatalement différent. Idem pour le voyou d’Intermède du fait de sa rencontre avec l’orphelin qui s’accroche à lui comme un chien perdu, qu’il devra adopter à son corps défendant, et qui le placera sur une autre trajectoire de vie, plus honnête mais aussi plus banale.
Derrière ces fables édifiantes, il y a, discrète, une forme de rage. Dans La Tribu des ombres, les sales gosses déclarent hautement « Nous avons juré de faire la vie dure aux gens malhonnêtes et aux salauds ». Cette gravité d’enfance, qui voisine curieusement avec la « sauvagerie » que nomme Dhôtel dans son essai La littérature et le hasard (Fata Morgana, 2015), se traduit par des actes qui n’ont rien de spectaculaire, comme chaparder, jouer les espions ou les entremetteurs, monter à cru des chevaux à l’insu de leur propriétaire. Dans Intermède, l’enfant, lui, nous émeut à faire preuve d’une obstination sans faille dans sa fidélité au forain, lequel en est retourné, et détourné de ses plans. Ainsi les personnages de Dhôtel sont-ils toujours plus ou moins déroutés, à un moment de leur existence, par son propre et insondable mystère, et sommés, par un hasard, une rencontre, une vision fugace aussitôt enfuie, d’y répondre sans y avoir été préparés. C’est ce qui fait la profondeur d’André Dhôtel, lequel était professeur de philosophie, ce que l’on oublie parce qu’il a su à bas bruit, avec tact, porter ses fictions à la limite extrême de ce que les philosophes questionnent. Effacé et ineffaçable, un très grand écrivain français. Pour longtemps.
Jérôme Delclos
Intermède (suivi de) La Tribu des ombres, d’André Dhôtel
La Guêpine, 53 pages, 15 €
Histoire littéraire Le salut dans la déroute
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Jérôme Delclos
Deux nouvelles d’André Dhôtel tendres et féroces comme l’esprit d’enfance qui les anime… et qui nous charme.
Un livre
Le salut dans la déroute
Par
Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°269
, janvier 2026.
