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Histoire littéraire Herbel, la malice du cosmos

mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271 | par Laurent Perez

Une nouvelle traduction remet en circulation les histoires d’almanach de Hebel, classiques en Allemagne, presque inconnues en France.

En Allemagne, Johann Peter Hebel (1760-1826) est un classique ; la France n’a pas son équivalent. C’est que l’art de Hebel, insiste Walter Benjamin, est le plus modeste de tous : des « historiettes », moralités, devinettes, longues de quelques lignes à quelques pages, écrites entre 1803 et 1819 pour l’almanach L’Ami de la maison du pays rhénan, vendu par colportage dans le pays de Bade. De son vivant, Hebel ne passe pas inaperçu : Goethe réclame toutes les livraisons à son éditeur Cotta, qui publie dès 1811 une anthologie. Mais ce n’est qu’au siècle suivant que l’admiration de Kafka, Benjamin et Wittgenstein, suivis d’Ernst Bloch, Kurt Tucholsky et Elias Canetti, puis de W. G. Sebald – et, sur un tout autre versant (völkisch), la récupération des critiques nazis et de Heidegger lui-même – lui valent la consécration. Pourquoi ?
Les histoires de Hebel, écrit Benjamin, ont « un double fond ». On pourrait aussi bien dire que c’est le fond devant lequel elles se déroulent qui est double. D’un côté, la lune qui se lève et se couche à heure dite, les tables de multiplication qui tombent juste, l’affection paternelle et équanime des rois pour leurs sujets, les recettes de grand-mère qui marchent à tous les coups. C’est-à-dire le monde limité de Hebel, qui exprime par exemple son impatience de la jungle urbaine de la capitale du Bade, Karlsruhe, 10 000 habitants à l’époque. De l’autre, la basse continue des bouleversements qui, depuis l’autre rive du Rhin, s’étendent alors à toute l’Europe : les guerres napoléoniennes, les transformations qu’elles apportent à l’ordre social, mais aussi, à pas plus feutrés, l’irruption du capitalisme, de la maîtrise du temps de travail, du calcul qui tend à l’infini. Comment faire rentrer la Révolution et le capital dans l’ordre cosmique et immuable qui régit le monde ? Avec de la ruse. Cette ruse est le génie de Hebel.
Il y a sur Hebel une anecdote souvent citée. On le présente à Gall, inventeur de la phrénologie, qui lui palpe le crâne et annonce : « Extraordinairement développé… » Hebel le coupe : « L’organe du chapardeur ? » Le corpus des historiettes s’annonce en effet, remarque le traducteur Frédéric Metz dans un petit volume publié l’an dernier (Hebel. Le Levier, Pontcerq), comme une sorte de manuel à destination des voleurs et contrebandiers débutants. Et plus si affinités. On pend beaucoup, chez Hebel. Le soudard qui menace de mort le barbier maladroit qui le couperait par mégarde, seul le tient en respect l’apprenti prêt à lui trancher la gorge. Et les postillons ne soignent leurs clients de leur avarice qu’en les rouant de coups. Car la malice, le hasard (heureux ou pas), l’illusion font partie de l’ordre du monde et le confirment – on ne retrouve pas pour rien chez Hebel une histoire de Nasr Eddin Hodja, parvenue à lui par le biais des contes hassidiques. Chaque histoire se conclut par une morale mais la morale chez Hebel, observe Benjamin, n’est pas un absolu : elle est affaire de sens des circonstances.
Il en va de même des désordres de l’histoire. L’explosion qui dévaste la ville de Leyde survient dans le cours du quotidien, minutieusement déroulé à la manière d’un diorama miniature. « Personne ne se demandait de quoi le soir sera fait, bien qu’un navire, avec soixante-dix tonneaux pleins de poudre, se trouvât dans la ville. À midi l’on mangea, et de bon appétit, comme tous les jours, bien que le navire fût toujours là. » La débauche de chiffres qui décrit la submersion de la grande ville de Vienne par la nourriture et les combustibles, la construction de navires de guerre voués au carnage, ou les coûts des guerres de l’armée française, se démultiplie sur le modèle cohérent des distances immenses mais mesurables qui séparent les planètes. Et la division du travail de la laine, la manufacture des aiguilles, l’impression de l’almanach lui-même s’organisent aussi harmonieusement que la besogne ingrate de la taupe.
Hebel n’a été traduit que quatre fois en français au cours du dernier siècle. Publiée et colportée texte par texte depuis 2016, enfin rassemblée en recueil, la traduction de Frédéric Metz apparaît avec l’évidence des contes de Grimm ou de Perrault. Le procédé, déjà employé dans son extraordinaire biographie de Georg Büchner (Pontcerq, 2012), de juxtaposer parfois le mot allemand et sa traduction française (« un homme singulier-wunderlich ») donne chair à l’étrangeté de ces situations toujours familières. Car à lire Hebel, le monde nous apparaît comme il est : apaisant et menaçant, tout à la fois.

Laurent Perez

Historiettes, de Johann Peter Hebel, traduit de l’allemand par Frédéric Metz, Pontcerq, 332 pages, 23,50 

Herbel, la malice du cosmos Par Laurent Perez
Le Matricule des Anges n°271 , mars 2026.