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Domaine étranger L’ivre de la jungle

juillet 2009 | Le Matricule des Anges n°105 | par Camille Decisier

De 1979 à 1981, le cinéaste allemand Werner Herzog tourne Fitzcarraldo, superproduction avant-gardiste. Son journal de bord est une bizarrerie littéraire de toute beauté.

Conquête de l’inutile

Conquérir l’inutile, chercher dans l’oxymore la substance même de l’art. Unir le mortel orgueil du pionnier à la vanité du poète, et tenir ces deux rôles jusqu’à la dernière scène. Herzog croit en ses chimères jusqu’à ce qu’elles soient imprimées sur la pellicule. Il agit selon ses rêves, avec tout ce que le caprice comporte de fabuleux et d’obscène. Lorsqu’il imagine le personnage de Brian Sweeney Fitzgerald, ex-ingénieur obsédé par l’idée de construire un opéra dans la forêt vierge péruvienne et d’y faire chanter Caruso, il signe pour trois ans d’un tournage chaotique, aussi poétique que grotesque. Deux figurants y laisseront leur peau ; le plateau réchappera de justesse aux incendies provoqués par les Indiens méfiants, aux menaces d’engloutissement des pluies torrentielles, à deux crashs aériens. Pris d’une crise de folie hystérique, l’acteur Jason Robards sera rapatrié aux USA après seulement six semaines de tournage, cependant que les Machiguengas, terrifiés par l’inquiétante figure du premier rôle, se livrent à d’improbables tentatives d’assassinat sur la personne de Klaus Kinski - lequel remplaça au pied levé Mick Jagger, qui dut repartir en tournée au bout d’un an. Mais qu’importe l’avalanche de tuiles : Herzog voit « quelque chose que les autres ne voient pas ». Pour ce cinéaste complexe, instigateur du Nouveau Cinéma allemand proche de la Nouvelle Vague, la réalité du 7e art se rattache non pas au réalisme, mais à un imaginaire mis à l’épreuve de la réalité - quitte à faire passer pour de vrai un bateau par le sommet d’une montagne.
Une odyssée intime, baroque.

C’est le journal de bord de cette épopée titanesque que proposent les cinéphiles éditions Capricci, avec le soutien du Centre Pompidou, lequel programmait il y a peu une rétrospective de l’œuvre de Werner Herzog. Reprenant les notes rédigées au jour le jour, trois ans durant, par le réalisateur, ces textes sont comme « des paysages intérieurs, nés du délire de la jungle. Mais même de cela je ne suis pas sûr ». Ils s’attachent autant, sinon moins, à la progression technique du tournage qu’à la restitution minutieuse, extrêmement nerveuse et délicate, des multiples « battements » d’une nature intacte. Avec le clignotement, au loin, d’un certain point de rupture, la possibilité de l’échec. D’où une dichotomie déroutante entre le rendu spectaculaire de la performance humaine, et des passages de poésie brute, simplement belle. « J’ai attaché mon bateau à des étoiles sèches et peureuses cette nuit. Des fruits inconnus sont tombés d’un arbre inconnu lorsqu’il a fait nuit noire, claquant sur le sol humide tout autour de ma maison. » L’écriture de Herzog se révèle à elle-même, aussi humble et sensible que son projet est démesuré et arrogant - entre les lignes, les résonances symboliques et religieuses de la navigation ; une perspective inconsciente de rédemption, mais aussi l’omniprésence de la pensée de mort, autre motif traversant (« Je suis en contact si direct avec les fondements du monde matériel, ici, que je me suis fait la remarque aujourd’hui que j’étais aussi complètement familiarisé avec la mort »).
Variation fascinante sur le thème du mythe de Sisyphe, tour de force esthétique puisant dans l’absurde et dans la folie, à la fois colossale et intime, cette odyssée baroque ne se clôt vraiment que lorsque Herzog revient, vingt années plus tard, sur les lieux d’un tournage dont il ne reste plus aucune trace. Défenseur d’un cinéma stylisé aux frontières du documentaire et de la fiction, dont l’onirisme déjanté peut rappeler celui de Jodorowsky, Werner Herzog se distingue par un refus définitif des subterfuges et des facilités techniques qu’offre le cinéma, préférant travailler à mains nues ; ce qui le séduit le plus dans la conquête de l’inutilité, c’est manifestement son imprévisibilité.

Conquête de l’inutile de Werner Herzog
Traduit de l’allemand par C. Courtois, F.-G. Goetz, L.-A. Raimbault et I. Voisin, Capricci, 340 pages, 20

L’ivre de la jungle Par Camille Decisier
Le Matricule des Anges n°105 , juillet 2009.