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Théâtre Bas corporel

septembre 2009 | Le Matricule des Anges n°106 | par Etienne Leterrier

Hamlet revu et corrigé par une troupe de paysans : la farce grinçante et burlesque du dramaturge croate Ivo Bresan.

Représentation de Hamlet au village de Mrdusa-d’en-bas

À Mrdusa-d’en-bas, village fictif de la non moins fictive province de Blatnik en Dalmatie, les paysans sont réunis devant le secrétaire du comité local du Parti. « Faut pas croire qu’la culture et l’éducation c’est juste d’la branlette. C’est des affaires progressistes, camarades, et comment ! Vous l’savez bien, camarades : avant la guerre, la bourgeoisie, elle se souciait pas d’nous (…) alors qu’maintenant, camarades, not’ pouvoir populaire veut qu’on soit culturés, tu vois, qu’on sache lire et écrire ». Sitôt dit, sitôt fait : afin de développer le sens du beau, de montrer à Mrdusa-d’en-haut ce dont on est capable, et surtout de représenter « not’ réalité socialiste avec tous les trucs positifs et les trucs négatifs », les paysans de Mrdusa-d’en-bas se lancent dans le « thiâtre » : « une sorte de grande maison où tous les soirs il y a un spectacle, comme ici chez nous les jours fériés ». Rapidement, c’est l’histoire d’ « Emmelet » qui est choisie, même si l’auteur, « un scribouillard anglais bourgeois » oppose aux paysans devenus comédiens plus d’une difficulté. L’instituteur Skunca se voit donc sommé de réécrire la pièce, malgré ses réticences, « comme y plaît au Bon Dieu, pour que tout l’monde au village comprenne ».
Une pièce qui a la verve des satires politiques.

Voici donc Hamlet revisité par une troupe de paysans dont la foi communiste n’a d’égale que la piété, « Nique le lait d’Jésus ! ». D’un comique terrible, à la scatologie baroque, le résultat est grotesque du début à la fin, comme dans ces vers, librement inspirés des pentamètres du sacro-saint monologue du prince de Danemark : « Ou je l’enfile, ou il me la fourre / Quèsse je fous, j’sais pas toujours / Je s’rai, ou bien pas du tout / Dans ma tête, c’est un peu flou / Mais toi, tyran, j’te crache à la face / Tu vas finir par en chier ta race. » Dans sa réécriture, Ivo Bresan rend hommage non seulement à un texte classique, mais aussi à la force pratique de la représentation, notamment mise en abyme comme dans la scène des comédiens d’Hamlet. Le texte joué par les paysans voit toute la puissance dénonciatrice de celui de Shakespeare ressuscitée. Interprétée par La Chope, le président du comité local, la partition du roi fourbe Claudius sonne en effet trop juste, et montre soudain le vrai profiteur qui détourne les fonds de la coopérative, sous le masque du faux tyran fratricide.
Écrite en 1965, représentée pour la première fois en 1971 lors de l’année du « Printemps croate », la pièce d’Ivo Bresan a la verve des satires politiques les plus réussies par l’immixtion de la fiction dans la réalité, ce qui lui a d’ailleurs valu longtemps l’hostilité des gouvernements du bloc de l’Est. Elle n’est parfois pas exempte d’un anticommunisme aux traits quelque peu forcés, tant les paysans d’Ivo Bresan, une bande d’abrutis, égoïstes, misogynes, copulateurs, gourmands, gueulards, dont la hauteur de vue ne dépasse que rarement le manche de leur charrue semblent n’avoir pour seule fonction que d’accréditer l’idée que ni la culture ni l’art ne sont solubles dans le socialisme à la Tito. Si la dramaturgie shakespearienne rend à la pièce toute sa subtilité et parvient - l’espace d’un instant - pour le spectateur à révéler la fourberie de cette caste des apparatchiks de campagne, elle renonce à éveiller la conscience de paysans définitivement irrécupérables. Satire pessimiste et farce truculente, la pièce d’Ivo Bresan se termine comme dans le Mariage de Figaro, là où « tout finit par des chansons ». Non pas sur un ballet de retour à la stabilité, encore moins sur un carnaval émancipateur, mais sur le mode d’une énorme kermesse tragique de soumission à l’ordre imposé, qui laisse tout à la fois réjoui et amer.

La Représentation de « Hamlet » au village de Mrdusa-d’en-bas d’Ivo Bresan - Traduit du croate par Johnny Kundid, L’Espace d’un instant, 110 pages, 11

Bas corporel Par Etienne Leterrier
Le Matricule des Anges n°106 , septembre 2009.
LMDA papier n°106 - 6.50 €
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