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Traduction Béatrice Trotignon

octobre 2009 | Le Matricule des Anges n°107 | par Béatrice Trotignon

Le Poème Californie, d’Eleni Sikelianos

Traduire la poésie m’a toujours semblé impossible. Pourtant c’est une activité que je pratique. Car une fois l’impossibilité posée et acceptée, il ne reste plus qu’une chose à faire : s’activer. Sans cesse, avec espoir, contre l’angoisse, en douceur, pour être le mieux à la hauteur du texte. Souvent, alors, le champ du possible s’avère un petit peu plus vaste que ce qu’on avait cru de prime abord et le plaisir de cette découverte vaut bien la peine de s’être frotté à l’irréalisable. Pour ce qui est du temps (du possible), c’est une autre histoire, mais pour cela il y a toujours les autres pour vous en rappeler et la fuite et le terme.
Ma première découverte de la poésie d’Eleni Sikelianos remonte à 2003 avec la traduction de poèmes tirés de Earliest Worlds (2001). J’ai tout de suite aimé l’acuité de la perception du réel, en particulier de la nature et des corps, mélangée à une réflexion tour à tour philosophique et onirique ; la densité lexicale combinée à une indétermination due à la place ménagée à l’énigmatique et au doute ; la richesse des tons, des niveaux de langue et des humeurs, parfois mélancoliques, tantôt comiques, souvent méditatives. Quand je proposai d’autres traductions à la revue Grèges, l’éditeur, Lambert Barthélémy, ne tarda pas à lancer l’idée d’une publication à part entière. Nous prîmes le parti d’une sélection de Earliest Worlds et de The California Poem (2004), pour refléter toute la variété de cette poésie ainsi qu’une évolution vers une dimension plus (auto)biographique, un vers plus long aux inflexions whitmaniennes, une hybridité des matériaux avec l’intégration d’éléments visuels. Avec sa forme kaléidoskopique, ce formidable échantillonnage d’un bout d’Amérique, dans la veine du Paterson de W. C. Williams, se prêtait en outre à une lecture sélective ; l’ensemble parut sous le titre Du soleil, de l’histoire, de la vision en 2007.
Or, à la faveur de la participation d’Eleni Sikelianos aux Belles Etrangères cet automne, voici que Lambert Barthélémy me propose de mettre en chantier la traduction de The California Poem dans son entier ! La gageure n’est pas mince car, à la réflexion, il ne s’agit pas seulement de traduire la moitié manquante du texte. Je ne pourrai pas manquer de me replonger dans le détail de la traduction déjà existante, de remettre en jeu la traque d’échos internes, de peser la cohérence globale… Vais-je reconsidérer certains choix ? Ce n’est pas à exclure. Est-ce une chance ? Un cauchemar ? Un voyage dans le temps ? Heureusement j’ai gardé tous mes brouillons et notes…
Au cours de mon travail passé et présent, je tente de fixer des priorités en fonction de préoccupations qui m’apparaissent centrales, comme de ne jamais faire disparaître une référence au corps, même dans les expressions figurées : il serait dommage de se contenter de « bas côté » pour « shoulder ».
Quand je ne peux préserver une polysémie et que le contexte ne permet pas de trancher quel sens doit primer, j’ai la chance de pouvoir envoyer quelques questions ; je dois dire qu’Eleni s’est plus que prêtée au jeu des questions-réponses par Internet ; elle m’a même hébergée chez elle. C’est au cours de cette visite qu’elle tracera de sa main mes traductions en français des phrases qui accompagnent les images de The California Poem. Scannées, elles figureront dans Le Poème Californie : c’est ainsi que transmigrera la dimension autographe, manuscrite, du recueil original. Mais que faire aujourd’hui du cut-up, p. 36 ? Lectures et relectures m’ont appris que la dimension visuelle de la lettre est primordiale dans ce poème. Ce cut-up est un objet trouvé, assemblé et raturé par l’ajout d’un mot manuscrit : traduire les mots ne suffira pas. J’envisage de le reprendre tel quel, comme une image, peut-être d’ajouter en note une traduction…
Un écueil récurrent est la tentation d’expliciter des obscurités délibérées ou non. L’opacité n’est pas toujours réfléchie - elle peut être un événement de l’écriture que la poète ne veut, ou ne peut, « expliquer ». Les questions que je lui pose visent à identifier le type de torsions à l’œuvre (ellipses, bouleversements syntaxiques, polysémie, citations trafiquées, néologismes…). Sans jamais cesser de privilégier la musicalité plutôt que l’exactitude lexicale. Dans le vers « when the rain made arrange around me », elle fait se suivre deux verbes à des temps différents ; le deuxième est non accordé dans un geste d’agrammaticalité récurrent ; elle me confirme en outre que le fait qu’on entende aussi « a range », au sens d’une zone ou prairie clôturée, est bien voulu… visé même ! Je finirai par choisir « quand la pluie a placé délimitent autour de moi ».
Pour autant, la précision lexicale est un aspect incontournable de ce livre-catalogue, surtout pour les noms d’animaux qui dressent en listes denses l’identité environnementale de la Californie. L’exactitude est ici en jeu ; ma traduction s’y emploiera. Mais la difficulté est autre dans une courte suite de vers chantant des noms d’animaux. Les mots scientifiques en latin à défaut d’un nom courant en français tueront et le rythme et la musique indéniables en américain. Je tranche pour un mélange, fondé sur les noms courants français quand je les ai dénichés, une touche de latin et la préservation de quelques mots anglais, voire espagnols : après tout le poème cherche aussi à faire entendre les strates de langues déposées en Californie !
Le travail est long, lent, passe par de multiples relectures, à voix haute souvent. Il a parfois lieu, à mon insu, loin de la table de travail, quand je marche dans la rue, suis au café, regarde un film, lit un livre, rêve aussi : il arrive qu’un mot prononcé par un ami, un passant, un personnage, mon inconscient, soit l’occasion imprévue d’un déclic, vienne relancer mon exploration et ma quête d’une langue pour l’autre. J’aime traduire pour cet état de possession, de réception, d’échange et d’expression en permanence aiguisés ; pour les rencontres auxquelles cela mène aussi.

* Béatrice Trotignon a traduit, entre autres, Lisa Jarnot, Mei Mei Berssenbrugge, Anne Waldman, C.K. Williams pour diverses revues. Le Poème Californie paraîtra à l’automne 2010 chez Grèges.

Béatrice Trotignon Par Béatrice Trotignon
Le Matricule des Anges n°107 , octobre 2009.
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