La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Traduction Claude Grimal

janvier 2010 | Le Matricule des Anges n°109 | par Claude Grimal

Nouvelles complètes de Henry James

Traduire ; traduire Henry James ; traduire du Henry James « tardif » : ce sont là trois choses différentes. Le quatrième tome de la Pléiade consacré aux nouvelles que cet auteur a écrites entre 1898 et 1910 va offrir, outre le plaisir de posséder une édition précise et savante, l’occasion de se confronter aux questions que pose la traduction de cette prose « tardive ». Car les œuvres des dernières années de l’existence de James passent, à juste titre, pour très difficiles. De son vivant déjà, des lecteurs, dont son propre frère, le philosophe William James, s’effrayaient de leur caractère indéchiffrable et souhaitaient un retour au style antérieur.
Le traducteur aussi s’effraye lorsqu’il s’attelle à la mise en français de « Mora Montravers », « Crapy Cornelia », « The Bench of Desolation »… En effet, méandres de syntaxe, enchevêtrements de propositions, complexifications infinies de nuances, réserves et reprises constantes font de ce qu’il a sous les yeux une langue tellement idiolectale qu’elle en paraît impénétrable. Il s’inquiète : pour aborder ces nouvelles, ne lui faudrait-il pas en plus de ses qualités d’angliciste celles d’un spécialiste de James ? Lui viennent à l’esprit, pour se venger, toutes les réactions défavorables à la complexité jamesienne ; celle de critiques se plaignant qu’elle leur rappelait leurs mauvais souvenirs de version grecque, celle d’Edith Wharton, amie agacée par les « ramifications » de la langue (orale) de son compatriote. L’anecdote qu’elle rapporte à ce sujet est fameuse ; connue des lecteurs anglo-saxons, elle peut amuser le lecteur français qui l’ignorerait encore et vaut donc la peine d’être à nouveau contée.
Henry James et Edith Wharton, voyageant en automobile, arrivent près de Windsor ; ils ne parviennent pas à trouver King’s Road ; James se penche par la portière et demande le chemin à un vieux paysan :
- Mon ami, pour dire les choses en deux mots, cette dame et moi-même venons d’arriver de Slough ; c’est-à-dire, pour être tout à fait précis, que nous venons de traverser Slough, et l’ayant laissé derrière nous, puisque nous venons de Rye et nous dirigeons vers Windsor, Rye étant notre point de départ, et l’obscurité nous ayant surpris, nous vous serions extrêmement obligés si vous consentiez à nous dire où nous nous trouvons à présent par rapport à, disons, High Street, qui, comme vous le savez sans aucun doute, mène au château, une fois qu’on a pris sur la gauche l’embranchement qui mène à la gare.
Je ne fus pas très étonnée de voir que cette extraordinaire requête laissait le vieil homme stupéfait et silencieux, ni d’entendre James poursuivre : « En bref (prélude invariable d’une nouvelle série de ramifications explicatives), mon brave homme, ce que je voudrais vous demander en un mot c’est ceci : en supposant que nous avons déjà (comme j’ai toutes les raisons de le penser) dépassé l’embranchement qui mène à la gare (ce qui, dans ce cas, ne la placerait pas à main gauche mais à main droite), où nous trouvons-nous par rapport à…

- Ah, je vous en supplie, interrompis-je, incapable de supporter une nouvelle parenthèse, demandez-lui où se trouve King’s Road.

- Oh… ? King’s Road ? Mais bien sûr ! Absolument ! Pourriez-vous donc, de fait, mon brave homme, nous dire où, par rapport à notre actuelle position, se trouve exactement King’s Road ?

-Vous z’y êt’, répondit le vieillard.
Une fois rasséréné par les exaspérations d’autrui, le traducteur doit cependant ensuite affronter en imagination les réticences dont l’auteur faisait preuve vis-à-vis de toute traduction. De fait, il jugeait l’entreprise impossible. N’écrivait-il pas en effet à propos d’un livre de Théophile Gauthier, paru en anglais : » La traduction qui nous est proposée est exécutée avec un talent digne d’éloge ; elle n’a d’autre défaut que d’être une traduction « . Et, à un autre moment, ne glissait-il pas à son traducteur, avec un brin de perversité : » Je sens que dans une œuvre littéraire de la moindre complexité, la forme et la texture sont la substance même, et que la chair est indétachable des os ! La traduction est un effort certes des plus flatteurs ! pour arracher cette chair infortunée, et, en fait, pour en sacrifier une telle quantité que la chose vivante, saignée, à mort, s’évanouit. « 
Le malheureux récipiendaire de la lettre devait se sentir peu à l’aise dans le rôle que lui assignaient les métaphores jamesiennes, celui de l’auteur d’une opération sanglante. Le traducteur d’aujourd’hui, solidaire dans la gêne, choisit de contre-attaquer, sur un autre terrain : celui des textes » tardifs « . Il reconnaît que les complexités de James ont leurs raisons et leur beauté, mais il trouve aussi, doit-il l’avouer, certaines nouvelles un peu filandreuses, même si, dans le dernier volume de la Pléiade, ce sont les merveilles qui dominent. Il se demande pourquoi dans telle histoire, l’auteur a pris tel sujet ténu ou banal, l’écrasant de surcroît sous d’obscures convolutions ; pourquoi dans telle autre il s’est lancé dans un genre qui ne lui sied pas ou convient mal au propos du texte. Il se met à regretter que Pierre Bayard dans Comment améliorer les œuvres ratées ? n’ait choisi en exemple quelques-unes de ces pages amphigouriques pour étudier de près ce phénomène étrange, celui d’une prose qui soudain fonctionne à vide ou se parodie elle-même.
Et le traducteur de pointer telle phrase particulièrement décourageante pour sa longueur, ses incises, ses tirets, ses accumulations de » it « , » everything « , » that « , ses brusques revirements ou relances sur des » though « , des » then also « et des » as for « , ses modulations à coup de » at any rate « , » somehow « , »none the less « … Et sans doute faut-il bien qu’il s’impatiente de ce style capable de produire ici et là des pages poussives pour supporter l’extraordinaire génie d’un homme qui en écrivit tant d’extraordinaires.
Le traducteur reprend alors sa tâche et, changeant pour les besoins de sa méditation une phrase des Ambassadeurs, il songe qu’ » (i)l y a des écrivains qui sont pour « tous les moments de votre vie » et qu’ils sont les plus merveilleux " et que Henry James est l’un d’entre eux.

* Claude Grimal a traduit, entre autres, Gertrude Stein, William Kennedy, Annie Dillard. Nouvelles complètes, III et IV (traduction collective, édition établie par A. Duperey pour le t.3 et par E. Labbé pour le t.4) paraîtront à la Pléiade en 2011.

Claude Grimal Par Claude Grimal
Le Matricule des Anges n°109 , janvier 2010.
LMDA papier n°109
6.50 €
LMDA PDF n°109
4.00 €