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Domaine français Esclave de Staline

février 2010 | Le Matricule des Anges n°110 | par Thierry Cecille

En 1945, Jean Rounault est déporté vers les mines du Donetz, en Ukraine. Il y connaîtra l’angoisse, mais aussi la solidarité.

L’ancien adage le disait : chaque livre a son destin. Au lendemain de la Libération, des dizaines de témoignages sur la déportation parurent, répondirent à une curiosité vive mais éphémère, puis furent oubliés : on devait aller de l’avant, reconstruire, revivre enfin. Il fallut attendre les années 80 pour qu’un intérêt neuf envers le génocide des juifs d’Europe amène une redécouverte de certains de ces témoignages, Si c’est un homme étant le plus célèbre. Les déportés pour faits de résistance demeurèrent pourtant au second plan. Mais il y avait eu une troisième catégorie, dont l’audience fut plus limitée encore : en ces années qui étaient aussi les premières de la Guerre Froide, d’autres voix tentèrent de faire entendre un autre indicible : Staline, le Petit père des peuples, le généralissime de l’Armée rouge libératrice, avait aussi ses propres camps - de la mort lente. En 1949, Les Lettres françaises (que dirige Aragon) s’affolent : voici qu’un ancien compagnon de route, antifasciste actif, relate son expérience de cette face cachée de l’empire soviétique, sous ce titre apparemment anodin Mon ami Vassia. Rainer Biemel, roumain issu de la minorité allemande de Transylvanie, était venu faire ses études universitaires en France, y était devenu traducteur, collaborateur des éditions Grasset ; après l’invasion allemande, il avait dû fuir en zone libre puis rejoindre la Roumanie. Mal lui en prit : quand l’Armée rouge envahit ce pays, alors allié de l’Allemagne, les Soviétiques décidèrent de déporter les soldats allemands qu’ils y trouvèrent, mais également les représentants de cette minorité soupçonnée de sympathies nazies. Parti de Bucarest en wagon plombé dans l’hiver glacial de janvier 45, Biemel - devenu ensuite Rounault, ainsi que l’appelèrent des camarades russes, sans doute par déformation de la mythique marque Renault - ne sera libéré qu’un an plus tard.
Mystérieuse résistance du peuple russe.
On ne peut que se réjouir - et féliciter l’éditeur, l’ouvrage proposant en outre un riche essai de Jean-Louis Panné et des annexes biographiques et historiques - de cette redécouverte : Mon ami Vassia est à la hauteur des œuvres célèbres de Chalamov ou d’Evguenia Guinzburg, ou de celles, tout aussi marquantes, de Gustaw Herling (Un monde à part) et de Karlo Stajner (7000 jours en Sibérie), roumain lui aussi… Précisons cependant - c’est essentiel - que Rounault ne fut pas un prisonnier du Goulag, mais bien plutôt un prisonnier de guerre qui put (là réside la première originalité de son témoignage) côtoyer à la fois des zeks et des ouvriers russes. La construction du récit s’apparente à celle de Si c’est un homme : la trame est globalement chronologique, du départ en train jusqu’au « journal du retour », mais nous donne également le sentiment d’une temporalité floue, d’un recommencement infini (d’autant plus que Rounault s’imagine d’emblée devoir être emprisonné là au moins quatre ou cinq ans !) que seul le passage des saisons vient scander. Soixante-quinze courts chapitres de quelques pages additionnent efficacement les scènes, les choses vues, les dialogues, les portraits - les passages réflexifs sont rares, toujours mêlés à la relation des événements qui les ont suscités. Rounault parvient à nous donner le sentiment de l’immédiateté, à produire, ainsi que le remarquait Gabriel Marcel, une « relation si remarquablement directe » de cette « terrible et fascinante expérience ». L’écriture, rigoureuse et exacte, n’est pourtant pas froide, bien au contraire : Rounault nous transmet aussi bien sa solitude et son appréhension (croyant sa « vie enterrée pour toujours » ) que son mépris ironique (nous pensons ici à Hyvernaud) envers les prisonniers trop prompts à se fier à des espoirs naïfs ou sa colère envers ceux qui sont prêts à tout pour s’ « organiser », y compris au péril… d’autrui ! Lui qui, dans sa jeunesse, avait cru à l’utopie marxiste, il observe, enquête presque : cette URSS dont il avait rêvé (pour cette raison il parle russe - ce qui lui est une aide considérable), voici qu’elle apparaît sous ses yeux. Il y voit « la caserne la plus gigantesque que l’humanité ait jamais connue », le règne des inégalités les plus criantes, des « ouvriers en loques » et des profiteurs de la nomenklatura.
Mais l’essentiel réside bien dans cette sorte de sympathie admirative, mêlée d’étonnement, qu’il manifeste envers ses amis russes - puisque l’on peut, paradoxalement dans un tel contexte, parler d’amitié. Vassia, Ivan et leurs camarades l’aident, discutent avec cet étranger qu’ils jugent à la fois plus savant et plus naïf qu’eux-mêmes, leurs souffrances leur ont enseigné une sorte de stoïcisme roublard, de résistance modeste. C’est bien là, conclura Rounault, le « climat humain » unique de la Russie : « Il est malaisé de dire exactement de quoi il est fait : générosité, chaleur humaine, spontanéité enfantine, santé, force, folie. Le sublime et l’horrible se mêlent étrangement dans le nitchevo qui signifie : tout est possible. »

Mon ami Vassia Souvenirs du Donetz
de Jean Rounault
Le Bruit du temps, 478 pages, 24

Esclave de Staline Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°110 , février 2010.
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