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Domaine français Sous le fracas

février 2010 | Le Matricule des Anges n°110 | par Pascal Jourdana

Trop méconnue, l’écriture de Claude Ollier suit à la trace le transit du temps. Double parution.

Hors-champ (1990-2000)

Cahier des fleurs et des fracas

Dans Réminiscence (1980-1990) Claude Ollier écrivait : « Il remonte dans le temps ou dans le champ, si se mettre hors-champ est prendre possession du temps ». Une mise en retrait du monde, de soi, voilà sa marque d’écriture, qu’il pratique avec une affection particulière pour le journal, les notes brèves. Deux ouvrages s’ajoutent aujourd’hui à son corpus. Le plus volumineux s’intitule justement Hors-champ. L’autre, court, pensif et poétique, Cahier des fleurs et des fracas, est construit en quatre parties rédigées de décembre 1989 à décembre 2008. Dans « Cahier… I », on croit d’abord lire un « simple » choix de notations quotidiennes retenues à partir d’une double thématique. D’un côté, les convulsions de l’Histoire, les « résonances courant le tour de la planète plusieurs fois dans la journée (…) », de l’autre les pulsations minimes et saisonnières du jardin de l’auteur. Des éléments posés en quasi-alternance, qui se font écho discrètement. Au loin, ce sont des « événements très rapides et tempétueux », la chute du Mur, la sécheresse de la mer d’Aral ou l’exécution de Ceaucescu… Chez soi, tout bouge également, avec lenteur quand « les tiges de menthe percent la terre », avec excès quand un « séisme restreint » fait se disloquer les tombes du cimetière. De part et d’autre, des dégâts, des pertes : « la disparition des fleurs de champs », « le visage inerte ensanglanté d’un homme », la mort de Sakharov…
Puis le texte prend une autre direction, abandonnant le « cahier » pour laisser la place à deux parties très différentes. « Errance », où l’auteur chemine, fin 1997, sur des chemins de terre et de cailloux, autour de son village des Yvelines, pour méditer sur le « transit de la matière de par les siècles » ; « Wandern » (marche à pied), où il évoque quelques déambulations citadines, effectuées de 1997 à 1999, dans des villes de l’Est, Köln, Heidelberg, Berlin… Les dates sont trompeuses, car c’est un passé plus lointain qui est convoqué ici : un premier séjour effectué en 1965, un manuscrit de Kafka, le gothique ( « déprimant » ), le président de la RDA en poste lors de la chute du Mur… Puis il reprend le « Cahier… » dans une partie II, écrite en 2008, soit vingt ans après la première. Même opposition micro et macro-événements, inquiétude plus marquée face à « l’infiltration au jour le jour imperceptible » qui « ruine » son village où toute distance « s’est peu à peu étriquée ». Mais cette fois s’exprime le désir de « se pelotonner, se colmater, se concentrer ». Pour laisser le lilas bourgeonner en paix, pour faire « taire les échos de la mascarade » extérieure. Repli sur soi, retour à la terre ? Non, car Claude Ollier, grand arpenteur du monde, continue d’être à l’écoute, de regarder par-delà la grisaille et le brouillard. Ce qui resurgit, comme « le figuier enfoui durant treize ans », c’est l’évidence que tout pour lui transite par l’écriture. « Comment se rappeler sans dans l’instant noter (…) cent bouts de phrases par ta tête » ? À peine évoqué au début du livre, le travail de l’écrit, ici, éclate, et avec quelle « fulgurance » ! L’enjeu, c’est d’être « chaque jour en grande forme pour gratter le papier, noircir l’écran », même si « les os marquent le coup ».

Faire « taire les échos de la mascarade » extérieure.

À la moitié précise du livre se détache le mot « Traverse ». C’est la réponse incertaine à l’interrogation de l’auteur sur la toponymie d’un lieu qu’il arpente alors, une « voie étroite à qualification indécise », fragile, un peu vertigineuse… Mais c’est aussi le lien qui unit les différentes parties de ce livre, signe du « transit du temps sur la matière ». Et une définition possible de la littérature.
L’autre parution, le volumineux Hors-champ, met d’emblée l’écriture au centre, puisqu’il s’agit du cinquième volume du « Journal d’écrivain », livré par Claude Ollier méticuleusement par période de dix ans depuis Cahiers d’écolier (Flammarion, 1984). Il recouvre la décennie 1990 à 2000. Lectures, rencontres, voyages (en Australie, en Égypte…), phases d’écriture de plusieurs livres, dont trois inaugurent un nouveau cycle. Sur le premier jet de Cahier des fleurs et des fracas, il écrit : « Ces pages-là (sont) susceptibles d’en engendrer d’autres ». Il les reprend donc. Or, deux jours avant, il s’était posé cette question : conçue pour fixer, consigner, la pratique de l’écriture ne conduit-elle pas à « archiver l’imperma- nent » ? N’en est-elle pas la marque même ? La reprise et réorientation du Cahier… paraît dès lors naturelle. Six mois après, en août 1998, il écrit : « J’approche ici de ce dont je rêve depuis pas mal d’années : écrire sans « idée » de fiction ou récit ou… Commencer à écrire sans rien de prévu. Et ce serait alors mon premier livre ». Claude Ollier avait 76 ans. Il en a à présent 88, et écrit toujours, cherchant son premier livre. Il donne l’impression d’y parvenir à chaque fois.

Cahier des fleurs et des fracas et Hors-champ (1990-2000) de Claude Ollier
P.O.L, 128 et 336 pages, 14,50 et 22

Sous le fracas Par Pascal Jourdana
Le Matricule des Anges n°110 , février 2010.
LMDA papier n°110 - 6.50 €
LMDA PDF n°110 - 4.00 €