La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Choses vues Machines pour écraser

novembre 2010 | Le Matricule des Anges n°118

Ma sœur m’a appelé de chez elle, aux États-Unis, elle voulait savoir comment c’était, les manifestations. C’est vrai ? Mais oui, pourquoi tu me demandes ? Pour rien. Le président n’est pas trop bien considéré là-bas, où on se moque pas mal des Français : elle voulait savoir si c’était mérité. à cent pour cent, je lui ai dit. C’est triste, elle avait vraiment le cœur gros. Et les Gitans, ils sont partis ? Bouge pas je vais voir, hihihi. On a passé toute notre petite enfance en face d’un campement gitan au bout d’un chemin de terre, elle et moi. On a rêvé tout petits d’aller en pèlerinage aux Saintes-Marie-de-la-Mer, histoire de devenir gitans en adoption plénière et d’être vraiment de nulle part. Non, il y en a encore quelques-uns. Ils font quoi ? Ben, ils trient dans les poubelles, ils mendient, ils chouravent, ils font tomber des bagues par terre, tu te souviens ? ah oui, je me souviens. Elle a toujours voulu y croire, à cet or des grosses bagues des Gitans. Ils en jetaient déjà par terre en 1970, ou par là, quand on était vraiment petits. Mais elle avait encore du vague à l’âme ce samedi-là. Alors en fait c’est comme ici ? Elle a encore rêvassé. C’est pas marrant. Il y a bientôt des élections, non ? Tu sais qui va gagner ? How should I know, baby ? Du coup elle se demande si elle va venir en décembre. ça fait bientôt trente ans qu’elle est partie. On mangerait chinois dans mon quartier, et puis ensemble on irait regarder les vitrines du Printemps et des Galeries Lafayette où on allait parfois se balader, adolescents – tous ces trucs, qu’est-ce qu’on pourrait bien acheter ? Regarder les décorations de Noël comme on en verra toujours, jusqu’à la fin des temps, quand on aura même oublié la réforme des retraites et ce tout petit président qu’on a pour le moment.

Elle fait partie de ces femmes en robes à fleurs qui dans les villes américaines allaient s’allonger sur Main Street pour protester contre l’invasion de l’Irak. Là-bas, les rares fois que ça arrive, les gens attendent patiemment en voiture qu’on leur débarrasse la route, en écoutant la radio, en parlant au téléphone ou en se demandant peut-être, pour certains d’entre eux, pourquoi ne pas les écraser en fin de compte, oui, pourquoi ? Un autre coup de fil d’un ami en Corée. C’est vrai que les Roms, les manifs ?… un coup de fil d’Algérie. Oui cousin, c’est ça oui, le mépris. D’un copain d’Allemagne. Cette fois-ci il était assez content car je ne lui ai pas parlé avec un accent imité de la Grande Vadrouille comme j’ai honte d’aimer le faire à chaque fois : les brutalités policières ne s’y prêtent pas.
Les gens s’accrochent, en attendant. On n’a jamais vu autant de défilés à Paris depuis longtemps. Même les mômes des collèges ont fait des gros tas de poubelles, certains profs (mais pas tous ! ) se sont fait gronder par la chef, qui ne voulaient pas l’aider à les déplacer. A chacun son métier quand même ! Faut pas exagérer ! Manifs place de la Bastille, place de la République, place de la Nation. Place d’Italie, place Denfert-Rochereau. Rendez-vous devant Darty, devant la statue à la branche de laurier, devant la Grisette du faubourg. On se boit un café, on se retrouve, oui, où ça ? On n’est pas fatigués, on n’est pas fatigués ! On marche, on partage ses estimations, on est de plus en plus nombreux mais on en a plein les rotules et puis, vers 18 heures, on se disperse. Devant Filles du Calvaire j’ai croisé mes anciens collègues du lycée de Bondy, sous leur nouvelle bannière mauve ou presque framboise écrasée. Ce qu’ils avaient pu vieillir ! Je me suis caché dans la foule pour ne pas leur faire de la peine à mon tour. Ils n’avaient pourtant pas l’air de s’en rendre compte ? Dire qu’on se croisera encore quand on aura 67 ans ! Fantômes en lutte, défilons ! Cette dernière manif-là, je n’ai pas eu le courage de la terminer.

J’ai fait demi-tour dans les rues vides du côté de Port-Royal. De très beaux immeubles où les gens travaillent surtout parce qu’ils ont envie, car avant eux d’autres gens ont beaucoup gagné d’argent à leur place, et ça leur plaît bien comme ça : allez, elle est pas cool la vie ? Le soleil en face était doux, on doit presque fermer les yeux et quand on avance, il s’amuse à dessiner sur les trottoirs bien propres. Ce sont des dessins différents, à chaque pas. C’était vraiment vide alentour. J’ai croisé des nourrices qui poussaient des chérubins, des types en costume clair et des femmes en tailleur. On avait tous le même sourire cet après-midi-là, dans ces rues bien tranquilles qui disent : il ne s’est rien passé Paris. Du coup, j’ai encore dû marcher longtemps pour me calmer. Je suis allé en direction du boulevard des Maréchaux.

Le soleil avec moi au-dessus des immeubles de la porte Dorée, le ciel plus bleu que bleu, comme un ciel d’hiver avant l’heure. Les palmiers de la place, près de l’ancien musée des Colonies. J’ai eu envie de retourner à l’aquarium où patientent les crocodiles, mais pour quoi exactement ? Avec mes mômes on jetait des pièces de monnaie dans le bassin, mais si j’avais fait un vœu ce coup-ci, je l’aurais gardé pour moi. Le boulevard des Maréchaux est complètement ravagé par le chantier pour le passage du futur tramway. Les travaux commencent à 7 heures. Des vitres du PC les gens regardent les machines pour aplanir, et celles pour écraser, et d’autres qu’on ne sait jamais. Je suis rentré chez moi, à la rue du Château des Rentiers, terminus de la porte d’Ivry. Des gens couraient pour choper le tramway. Au pied d’Ancône un policier emmerdait des Roumains, il a écrasé sous son pied un portable qu’un type gardait caché sous des habits par terre. Des mômes riaient en le regardant, d’autres personnes rentraient du défilé en se disant peut-être qu’il leur faudrait sans doute ressortir, et qu’un jour, ce ne serait sans doute pas pour acheter le pain.

Machines pour écraser
Le Matricule des Anges n°118 , novembre 2010.