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Domaine étranger Lumineuse solitude

novembre 2010 | Le Matricule des Anges n°118

Les Jeux de la nuit ou un Jim Harrison grand cru pour renouer avec l’ineffable talent du chantre de l’harmonie.

Les Jeux de la nuit

Jubilons ! Pour cet automne, des novellas en trio, une centaine de pages chacune – une économie de moyens pour un maximum d’effet – trois nouvelles composant un espace complet, ouvert et parfait. Les Jeux de la nuit rasséréneront ceux que les dernières livraisons (De Marquette à Veracruz, Une odyssée américaine) avaient quelque peu refroidis. Jim Harrison est plus que jamais aux commandes de son art, avec ces trois destins reliés par la voix profonde de Patsy Cline, chanteuse country, ici interprète (apocryphe ? la version est introuvable ! ) du standard The last word in lonesome is me. Tout ce qui reste au solitaire est soi-même, la faculté de vivre avec et face à soi-même. De cette contingence humaine, Harrison décline trois aspects lumineux, hilarant, grave, en trois voix, et trois avatars – tant l’auteur est présent chez chacun d’eux par sa générosité, sa tendresse, sa compassion – et certaines communes ferveurs.
Trois personnages qui portent « sous le sternum une boule de solitude », violentés, torturés par la maladie, exclus, mais affranchis de toute tentation nombriliste – ce que Harrison appelle « le mythe de la personnalité, des préoccupations de nantis » –, des personnages conscients que l’unique voie de sortie (par le haut), est de faire « grandir sa vie pour que son traumatisme devienne de plus en plus petit ».
Solitude de Sarah, « La fille du fermier », engoncée entre une mère bigote et un père obtus, propulsée dans l’univers désertique et merveilleux du Montana, au prix d’un piano vendu pour faire du bois. Son éducation semi-sauvage sous la tutelle bienveillante – et plaisamment paillarde – de Tim, vieux fermier doté du pouvoir de faire fondre « la glace dans son âme », s’achève le jour de son viol par un musicien de passage dans une foire à bestiaux, à 15 ans. Sa quête de vengeance – flanquer une balle dans la tête du bonhomme – est un parcours impressionniste et contrasté comme le sont les années d’adolescence, apaisé par Dos Passos, Emily Dickinson (« la vie est si étonnante qu’elle laisse peu de place pour autre chose »), Willa Cather, les poètes Hart Crane, Wallace Stevens. Pour Harrison (et ses lecteurs), la littérature toujours console, interroge, ramène à la vie – et à ses choix : va-t-elle ou non appuyer sur la gâchette de son fusil ?

Ces félicités secrètes nées des « mystères de l’eau ».

« Chien Brun, le retour » réjouira tous les aficionados : le bougre de clochard céleste, récurrent dans cinq recueils de Harrison, son alter ego, son préféré, le Coyote des légendes indiennes, roublard, truculent, gaffeur, gibier de potence, buveur impénitent, jovial érotomane à qui la vue de « jolis culs » flanque « la chair de poule », est ici plus dénudé, plus émouvant encore, par la séparation à venir d’avec Baie, sa belle-fille muette, et son amour pour Gretchen, lesbienne apparemment tout juste disposée à accueillir de lui une insémination artificielle (mais le gars a de la ressource, on le sait). Réfugié au Canada pour éviter le placement de l’enfant en institution spécialisée, il se languit surtout d’une « journée à pêcher dans un torrent ou une rivière », la grillade des truites au feu de bois dans une poêle de fer blanc, la compagnie des oiseaux. Dans son isolement de marginal, Chien Brun partage avec Harrison (auteur du splendide recueil de poésie Théorie et pratique des rivières, 1994, L’Incertain) ces félicités secrètes nées des « mystères de l’eau », qu’il incarne ici plus que jamais.
« Les jeux de la nuit » sont ceux qui accaparent Samuel, depuis qu’à l’âge de 12 ans, la morsure d’un loup et l’attaque d’un colibri ont introduit dans son sang une lente et inexorable métamorphose. Des trois récits le plus dense, et le plus métaphysique, bouleversant d’humanité – l’expérience de la maladie incurable cristallise les questions essentielles – l’initiation du jeune homme à « l’animalité humaine » par les nuits de pleine lune et sa voracité de chair, à tous les sens du terme, le décide, après avoir semé quelques cadavres et bouts de corps derrière lui (ou dans ses poches) à « prendre (s)a maladie de vitesse, une obsession peut-être synonyme de volonté de vivre ». Claustration du corps souffrant, articulations détruites par les festins pantagruéliques, vertige des nuits d’ébats épiques, sont autant d’expressions aiguës du danger de vivre, auquel l’érudit et sensible Samuel cherche à opposer, non sans peine, la capacité à « permettre à toute chose d’être telle qu’elle était ».
Un appel à la sérénité malgré les déboires de notre condition, appel répété trois fois et riche d’une prodigieuse vitalité, qu’Harrison porte ici comme une certitude quand il était plus discret dans ses opus précédents, appel à puiser, au cœur de la solitude, moteur à expériences, les arcanes du talent d’exister – la joie et la force « de soulever un peu le couvercle du monde naturel dont nous fais(i)ons intégralement partie pour découvrir autant d’obscurité que de lumière ».

Lucie Clair

Les Jeux de la nuit
Jim Harrison
Traduit de l’anglais (états-Unis) par B. Matthieussent
Flammarion, 335 pages, 21

Lumineuse solitude
Le Matricule des Anges n°118 , novembre 2010.
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