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Choses vues S’habituer à tout

mai 2011 | Le Matricule des Anges n°123

Au Château des Rentiers on est en pleine saison des allergies, est-ce pour cette raison qu’on croise tant de gens qui pleurent dans les rues ? Entre voisins on se consulte sur les remèdes qui marchent, on a une vraie épidémie à cause du beau temps, des plantes grimpantes et des gros marronniers du bord de l’ancienne voie ferrée. Du coup, vu le soleil, le gardien passe moins de temps à tapoter son ordi et, assis sur le petit muret devant la loge, il fume avec un air songeur et bavarde à peu près avec tous les gens du coin. Les mômes connaissent tous Thierry. Il a des souvenirs de neige d’Auvergne mais il vit ici depuis trente années. Personne ne rêverait de vivre ici, chez les Rentiers. Je ne savais pas qu’on nous appelait comme ça dans les immeubles avant de croiser une petite bande de mômes qui s’ennuyaient ferme le long de la vieille voie ferrée. Une canette pour deux ou trois, même les portables et la musique des Mp3 ne suffisent pas à vous distraire, dans ces cas-là. Ils venaient de Bibli. Ils attendaient les Rentiers. Ils avaient des comptes à régler avec les Rentiers. Thierry a haussé les épaules en les regardant, leurs pères voulaient déjà se faire la peau. La rumeur circule d’ailleurs d’une tête décapitée dans les parages, il y a quelques paires d’années. C’est quand même pas à moi de régler leurs problèmes ! Bon, je vais appeler les condés. Plus tard, le flic arrivé pour parlementer avait ses yeux tout rouges et une mine congestionnée. Grave allergie aux graminées, capitaine ? Affirmatif. Circulez. Ils ont remis ça à plus tard. Ils zonaient comme en été, on est pourtant que le printemps.

En vacances c’est vraiment agréable de s’allonger parc de Choisy, en remontant vers la place d’Italie. On se trouve dans un parc d’habitués, au rabais par la taille. On peut faire du ping-pong sur des tables en béton, en famille. Les jeunes gens se retrouvent là depuis toujours, qui habitent dans les grosses cités du côté de Nationale. Les Asiatiques viennent souvent, les amoureux, et parfois des propriétaires de boutiques rasés de près, qui travaillent surtout le portable à la main, assis sur les bancs. Du coup on a moins honte de n’avoir aucune envie de se rendre utile à la société, car enfin pour eux non plus c’est pas l’usine ! Hier je n’ai partagé avec mon voisin de banc qu’un paquet de kleenex, mais on n’a pas poussé plus avant dans le genre confidences au square. Parfois, c’est nettement plus intéressant. Si la vie me coinçait pour toujours aux Rentiers, irais-je m’habituer dans le parc de Choisy, où, qui sait, j’apprendrais peut-être une de ces gymnastiques tranquilles et reposantes qu’on les voit pratiquer, pimpant(e)s octogénaires, du côté des marronniers en fleurs à deux Zyrtec, ou au fond, devant l’immeuble Eastmann Kodak en brique rouge ? Oh putain. Je me suis fait bien peur à rêvasser comme ça, du coup, je suis retourné chez moi.

Avec Gilles j’ai vidé l’appartement d’une dame pas si vieille que ça mais victime depuis deux ans de la maladie de Diogène. Elle vivait en gardant tout, dans son appartement bourgeois avec des moulures au plafond à la mairie du dix-huitième. Autour de son lit dans sa chambre, un océan de détritus montait à l’assaut du matelas. Et dans les autres pièces aussi. Elle avait beaucoup lu, cette dame-là. On a dû jeter quelques milliers de livres à la déchetterie et à un moment je n’ai pas pu résister et je suis rentré dans la merdasse pour en récupérer un de Dylan Thomas, dans une vieille édition de poche (An Aldine paperback !), au risque d’être englouti dans la grande benne d’une déchetterie ! Pour travailler on aspergeait tout ce qu’on pouvait de parfum, déodorant et eau de Cologne, mais bon. Deux bennes à peu près remplies : une vie. Au fait, Diogène, dans quel état c’était autour de son tonneau ? On a descendu des dizaines de sacs sur les trottoirs avant de les charger. Arrivée immédiate des chercheurs d’or. Remettez les saletés dans les sacs quand vous avez terminé, s’il vous plaît ! On a fini par s’engueuler quand même un peu avec les Romanos. J’étais surtout content d’avoir sauvé Dylan Thomas de la grande benne toute dégueulasse de la décharge de Gennevilliers !

Ils agrandissent l’ancienne usine de Panhard-Levasseur, tout l’intérieur a été transformé en bureaux open space super high tech, pour y faire quoi je n’en sais rien. Les grues poussent à côté de l’Arche d’Avenirs, qui pourrait être agrandi lui aussi si j’en juge par les files d’attente qu’on y voit. Presque chaque jour, mon voisin monsieur Kim vient regarder les travaux. Il fume une cigarette et il s’en va, satisfait comme s’il était propriétaire. Il a horreur des vieilleries. Pas loin se trouve le banc où les clochards se rassemblent et puis, juste après, vers le soir, les femmes papotent devant le mur recouvert de petites annonces pour des emplois, des studios, des occasions diverses de s’en aller d’ici ou d’y prendre racine. Je n’ai jamais parlé au bonze à l’entrée de la rue du Javelot. Juste devant, là où les deux Chinoises peignent les prénoms du chaland en caractères chinois, une jeune femme probablement shootée à l’héroïne agrippait un sophora comme si elle volait dans le ciel, en pleine zone de turbulence, et son parachute ne s’ouvrirait sans doute pas. Personne n’avait l’air de s’en soucier, comme si elle n’existait plus. Sur le trottoir d’en face, une Roumaine chante avec une très belle voix qui lui vient vraiment du fond de sa gorge, elle effraie encore les enfants sortis du supermarché Massena, car elle n’a plus de nez. On s’habitue à tout en somme, chez les Rentiers. J’ai encore avancé dans l’avenue d’Ivry. Je suis rentré dans la petite rue du Disque en sous-sol. Des vieilles papotaient à l’entrée du tunnel comme si c’était la mer porte d’Ivry et près du temple, les pépés buvaient du thé vert en suivant des yeux les résultats des courses sur la télé posée à même leur portion de trottoir. Un pompier est venu vérifier s’il avait gagné cette fois-ci ? L’encens qu’ils font brûler sentait jusqu’au trottoir, dans le beau temps.

S’habituer à tout
Le Matricule des Anges n°123 , mai 2011.
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