Dans la demeure n’est accroché qu’un seul tableau, mais sans cesse changeant. La vaste fenêtre, percée dans un mur épais, donne sur deux monts voluptueux. Un hameau rose pâle, dans l’échancrure, figure une faveur au soutien-gorge. Devant s’étend un kilomètre de plateau où ondule le blé en herbe, un ventre en chlorophylle. Puis ce sont quelques arbres, des buissons, ceux-là à portée de main… Chambre avec vue sur la géante, depuis le pubis.
On ignore la tête qu’elle a, au-delà du Pilat. Des ciels également démesurés témoignent de son humeur, tantôt cotonneuse, ouatée jusqu’aux neurones entre les sapins, tantôt affûtée, étincelante, quand un vent qui deviendra, en descendant le Rhône, mistral, révèle la moindre main de neige entre les éboulis, tendant un bouquet de genêts.
Je me suis rendu sur les mamelons afin d’observer, tout en bas dans la plaine, la maison avec le clos derrière. Cela m’a fait rire aux larmes. « Que c’est petit ! me suis-je dit. Comment ai-je pu tenir là-dedans ? »
Le pauvre ! De me voir si haut perché, je me croyais au moins aussi grand que le monde…
Tout à coup le vent a fraîchi. La montagne est devenue violette. Le clos disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on n’apercevait plus que le toit avec un peu de fumée. Je commençais vraiment d’entendre un remuement de branches cassées… Je n’ai pas attendu le surgissement « dans l’ombre », de « deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient ». J’ai pris la voiture et, sautant comme un cheveu dans les épingles, suis revenu dare-dare à la résidence d’artistes.
Ces derniers mots pourraient induire des coups de rouge avec le voisin peintre et le sculpteur à l’étage, de joyeuses bamboches. Il n’en est rien. À l’exception de Marina et Gérard – les gardiens du lieu, des anges, comme eux silencieux, bienveillants, délicats – il n’y a pas beaucoup d’âmes qui vivent, au moins jusqu’à Chuyer, ou jusqu’à Pélussin.
Parfois, du fond d’une combe, en plus du cri de la chouette, s’élève la basse sourde d’un disco. On n’ose imaginer à quelle folie, la nuit, se livre l’agriculteur en charentaises.
Pour revenir en 2012, pour nager dans le courant, c’est pourtant simple, il suffirait de se laisser glisser, de sauter par-dessus le bord du plateau, de descendre la pente constellée de vignes en terrasses, cultivées pied à pied, au milieu desquelles peuvent se lire, sur d’immenses panneaux, « Côte-Rôtie », « Château-Grillet », « Saint-Joseph ». Il ne serait que de rejoindre le fleuve flanqué de routes, d’autoroutes, d’échangeurs, d’agglomérations qui dessinent sous les pieds ballants, le soir, en surplomb de la roche, Los Angeles en serpent, les lumières de Vienne atteignant celles de Condrieu, qui précèdent Saint-Maurice-l’Exil, Le Péage-de-Roussillon… Après quoi l’on gagnerait Valence, Avignon, la Méditerranée, ses centaines de milliers de coffres-forts entassés sur les bords, leurs propriétaires acharnés bec et ongle à les défendre… Non, non et non.
Pourquoi cette impression qu’ « en bas », chacun cherche une ruse, une astuce ? « Là-haut », la résolution d’une énigme ?
Du Médoc, où je vis, et que j’aime en amant passionné, je ne parvenais plus à voir grand-chose. Trop près du grain de sa peau, je suppose. Devant le papier blanc, les couleurs ne sortaient plus franches du tube, déjà mêlées d’eau. Et le vent de sud-ouest, qui charrie les beaux mots, les mots royaux, les auradas de l’épopée, qui roule, Sorrom Borrom, comme un rêve de Gave – hein, Sèrgi ? –, au lieu de chanter en barbare, murmurait à part lui.
Quand on m’a demandé « Quel serait votre projet en résidence d’artistes ? », j’ai dit « Changer de paysage » comme on a soif, comme on a faim, comme on manque du strict nécessaire. L’inspiration habite dans l’arrière-cour d’une auberge inconnue, encore faut-il que cette dernière ait surgi tout à coup sur la route, que son agencement, ses fantômes, ses odeurs y soient surprenants ; qu’autorisé à circuler dans ses couloirs (vous n’êtes pas totalement étranger, voyons, vous parlez la langue et c’est votre pays), vous vous perdiez un peu, vous ne compreniez pas tout ; et que l’envers du décor, cette arrière-cour où l’on est pourtant davantage chez soi qu’en vitrine, achève de vous désorienter, avec ces deux transats tendus vers quel soleil, au fond d’un puits de jour ? Avec ce petit pan de mur jaune qu’on serait mieux accoutumé de voir à Delft. Avec ces volets qui, au lieu d’arborer un cœur, sont percés d’un trèfle. Quelles existences prennent place ici ? On ne sait pas, alors on gratte la surface, à l’aide d’un stylo. Alors on écrit.
Il n’y aurait, dit-on, que dix espèces de nuages autour de la terre, toujours les mêmes, cumulus, cumulo-nimbus, cirrus… Seule leur organisation différerait, et puis la lumière… Cependant, je ne peux pas croire que les ciels d’ici soient ceux de là-bas.
Changer de paysage, vraiment ? Ne s’agit-il pas plutôt de battre les cartes, avant de les redistribuer autrement ? Ces vignes n’ont-elles rien à voir avec celles du Bordelais, quoique de rangs plus courts, et situées dans des pentes ? Ces éboulis, ces chirats, ne sont-ils pas constitués des pierres que, disséminées, en bord de Gironde, l’on nomme graves ? Et l’ombre sous les pins des Landes n’est-elle pas aussi épaisse, inquiétante, que celle qui se glisse à présent sous les mélèzes, au soir tombant dans le fond de la combe, d’où s’élèvera bientôt du disco ?
Car voici que se dessinent des hommes, des femmes. Certains possèdent l’accent un peu traînant d’Ardèche et ne craignent pas le froid. Ils sont à l’heure aux rendez-vous et serrent la main sans ciller, dépourvus d’afféterie.
Dans les cafés, s’ils ne te connaissent pas, ils vont vers toi et se présentent. On se dit bonjour, dans le Pilat, comme on devrait pouvoir le faire partout. Quelles histoires, entre eux ? Elles ressemblent à d’autres. Mais faudra soigner les détails.
Eric Holder
L'Anachronique In the Pilat
mai 2012 | Le Matricule des Anges n°133
In the Pilat
Le Matricule des Anges n°133
, mai 2012.
