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Domaine français Un auteur gratiné

octobre 2012 | Le Matricule des Anges n°137

À l’instar de son imagination et de son style plantureux, Éric Chevillard nous offre une production savoureusement foisonnante : son dernier (et trentième) livre porte l’anathème sur le chou-fleur.

Le nouveau roman de ce maître de l’autofiction postmoderne s’ouvre par un avertissement des plus ironiques. Qu’on en juge : comme de nombreux auteurs contemporains qui aiment à parler de leurs livres, Chevillard revient sur la genèse et la réception de Dino Egger (Minuit, 2011), nous faisant part de témoignages de lectrices émues d’avoir reconnu dans le nom du héros une chère disparue. Nous épargnant seulement, et avec quelle générosité, une reprise intégrale de son précédent roman, Chevillard remonte plus loin encore dans son œuvre : il rapporte la lettre d’une universitaire ulcérée par Démolir Nisard (Minuit, 2006). Le lâche Chevillard, sournoisement tapi dans l’ombre de son pamphlétaire de narrateur, y fustigeait alors ce critique passé d’un dix-neuvième siècle oublié.
Aussi des narrateurs, désormais il se défie. Dans L’Auteur et moi, il cherche à se démarquer de son narrateur-personnage, les notes de bas de page venant nuancer, corriger voire dénoncer ses propos. Celles-ci pointent leurs différences en matière de comportement social, de cuisine ou de sexualité, n’excluant toutefois pas certaines similitudes dans leur histoire personnelle ; après tout, « c’est bien parce que la fouine et la belette se ressemblent tant qu’elles sont en somme si différentes ». Naturellement, l’auteur suscité est lui aussi un narrateur comme un autre, ce qui complexifie un chouïa la sauce autofictive. Sa seule différence réside dans cet instrument ténu qu’est sa toute-puissance : il peut faire absolument tout ce qu’il veut dans la narration, satisfaisant ainsi son pervers plaisir graphomaniaque. L’auteur décide donc, à partir de la note 26, soit à la cent quinzième page, de s’incarner en une fourmi que suivra son narrateur jusqu’à la mort, entraînant dans son sillage une fiancée rencontrée en chemin, un perspicace tamanoir et un enfant que quelques lignes aideront à rendre jeune homme.

Distorsion permanente

Mais le prétexte premier de ce roman, c’est la haine du gratin de chou-fleur. L’âme de cette autofiction, le souffle qui l’anime ou, pour mieux dire, l’odeur infecte qui la recouvre, c’est celle de ce triste herbacé. De cet infime énoncé, de la déception du narrateur de se voir apporter ce plat honni en lieu et place de la truite aux amandes espérée, une profusion de discours naît. La parole engendre la parole, toute assertion contenant en elle-même la multitude de celles qui suivront, à l’instar de l’hypertrophie fractale du chou-fleur. Il ne craint pas, dès lors, de rendre plus palpable et imposante encore cette enflure discursive par la reprise quasi littérale, à quelque cent cinquante pages d’écart, des expressions de désespoir et de détestation du narrateur, telle une ludique variation sur l’horreur : « Tu te pourlèches pour une truite et on t’englue dans le chou-fleur ! (…) C’est pousser dans la cave l’enfant à qui on promettait la plage. C’est la fiancée douce et naïve prostituée dans une ruelle sombre, contre un mur suintant l’urine et la pourriture, aux pires trognes des bas-fonds et les plus torves, alors qu’elle marchait vers le lit jonché de pétales blancs et roses de sa nuit de noces, vêtue de son seul hymen. (…) C’est un monde qui s’écroule avec ça. Tout ce à quoi l’on avait cru, les rêves que l’on avait formés, les quelques principes auxquels l’on tenait, tout se dégrade, se lézarde, se défait, tout s’effondre. A quoi bon les fleurs encore, les papillons ; qu’est-ce que cela, le soleil ? ».
Récit en notes de bas de page, rhétorique qui ne cesse de se dévoiler, logique poussée jusqu’à l’absurde, auto-commentaires, jeu typographique, distorsion permanente des codes narratifs usuels, Chevillard, s’il n’est pas le premier à fouler de la sorte l’espace textuel, est assurément l’un des plus grands jouisseurs de sa propre écriture. Son implacable maniement de l’alinéarité, et surtout d’une plume aussi fluide que féconde, ne sent jamais la rance sueur du besogneux de la syntaxe, et n’accorde rien moins pour enjeu à L’Auteur et moi que de « tout foutre en l’air sans toucher à rien ». Le monde entier est ainsi mis en balance dans la fiction ; pour l’écrivain, « le réel n’est jamais qu’une mise à plat fort pauvre de ses métaphores », et c’est l’auteur qui le dit. Avec raison, du reste, car outre qu’il connaît bien la littérature, il n’aime pas l’ironie, cette pathétique manifestation de l’âme aigrie refusant lâchement d’appréhender le réel. Ainsi l’auteur, par une bouleversante libéralité, trouve-t-il encore cette gentillesse, à maintes reprises dans le roman, de nous parler de ses livres, de l’interprétation à leur donner et de son rapport à l’écriture : « S’il m’arrive de distraire un peu d’huile de ma burette afin de donner à mes phrases plus de liant ou de moelleux, je garde tout mon vinaigre pour mes salades. »

Guilhem Jambou

L’Auteur et moi
Éric Chevillard
Éditions de Minuit, 304 pages, 19,50

Un auteur gratiné
Le Matricule des Anges n°137 , octobre 2012.
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