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Domaine étranger Ombre au tableau

octobre 2012 | Le Matricule des Anges n°137

D’un huis clos familial sombre et pesant, Louise Erdrich conduit son récit vers un dénouement déconcertant et épiphanique.

Tu ne peux peux pas dire que notre vie, notre famille ne sont pas un putain de miracle. » C’est ainsi que Gil exprime sa satisfaction de former avec sa femme Irene ce qu’il faut bien considérer comme un couple banal d’Américains plutôt aisés. Ils se distinguent néanmoins par leurs ascendances indiennes, enfin Irene plus que Gil, qui n’est indien que pour un quart. Gil est peintre, Irene écrivain, et ils ont trois enfants. Ce tableau familial tient du rêve américain. Mais l’ambiance devient rapidement insupportable pour une simple bêtise. Irène s’est aperçue que Gil lisait en cachette son carnet intime et c’est pour elle une trahison inacceptable. Ce sera le début d’un affrontement impitoyable entre ces deux êtres par le biais de ce carnet rouge qu’Irène va utiliser pour manipuler son mari et le rendre fou de jalousie.
Louise Erdrich, auteur de La Malédiction des Colombes, ardent défenseur de la culture indienne, nous offre dans Le Jeu des ombres un texte beaucoup plus personnel et intimiste que celui de ses précédents romans. Elle y dépeint un couple d’artistes, passionnés, excessifs dans leurs comportements et leurs sentiments qui se livrent à une petite guerre non dénuée de cruauté. Certes, Irène reconnaît que son mari est un très bon peintre. Mais c’est un homme narcissique, possessif et parfois violent et qui doit sa célébrité aux tableaux où il a représenté le corps de sa femme, enfin d’elle-même. Bonnard avait bien peint Marthe. Gil ne sera pas le premier, ni le dernier peintre à peindre sa propre femme.
Mais c’est justement ce qu’Irène ne supporte plus. Elle pense aux poses parfois humiliantes dans lesquelles il l’a peinte au fil des années : « mince et virginale, une jeune fille puis femme enceinte, nue dans des poses sages ou franchement pornographiques ». Elle a désormais besoin de sentir que son image et les secrets de son corps n’appartiennent qu’à elle et ressent la façon dont Gil l’a peinte, comme une sorte de viol. Le terrain d’affrontements entre Gil et Irène devient sous la plume de Louise Erdrich un incroyable espace de miroitements où se croisent et se reflètent des œuvres de peintres très célèbres comme celles de Rembrandt ou de Bonnard et parfois de peintres moins connus.
Irene effectue des recherches sur un portraitiste du 19e siècle, George Catlin, dont la peinture des Indiens des tribus des Grandes Plaines avait provoqué chez eux de grandes inquiétudes. Il y avait beaucoup d’ombres dans ses tableaux et les Indiens étaient convaincus que leur âme était dans leur ombre. Irene, de la même façon, reproche à Gil « d’avoir marché sur son ombre ». Elle est hantée par l’image de la jeune Indienne qui voit arriver Christophe Colomb et nage innocemment vers lui : « Les femmes nagent toujours vers les hommes en toute confiance ! Nous sommes curieuses comme des loutres alors que nous devrions être méfiantes comme des serpents ».
Gil, lui, est fasciné par Rembrandt et sa Lucrecia qui se poignarda plutôt que de supporter la honte du viol. Des correspondances se créent entre cette image, ce tableau et les vies de Gil et d’Irene. Elles ne s’éclairent vraiment qu’à la toute fin du roman. Il est évident que le couple va inexorablement voler en éclats mais Louise Erdrich donne à cette débâcle une dimension magique et tragique. Ces deux êtres écorchés accèdent à des zones limites, un peu floues où se confondent amour et haine, innocence et noirceur. En fait, tout échappait à Gil quand il peignait le corps d’Irène. « Les ancêtres d’Irène jaillissaient de la peinture de Gil, pendant qu’il travaillait ». C’est cette magie qui entraînera Gil et Irene au-delà de ce qui les unit et les sépare. Car vient un jour, un moment, où toute ombre disparaît et laisse place à un événement incroyable, à un drame invraisemblable ; le soleil se positionnant alors à sa verticale la plus absolue…

Yves Le Gall

Le Jeu des ombres
Louise Erdrich
Traduit de l’américain par Isabelle Reinharez
Albin Michel, 266 pages, 19

Ombre au tableau
Le Matricule des Anges n°137 , octobre 2012.
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