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Domaine étranger Le cœur renversé

octobre 2012 | Le Matricule des Anges n°137

Dans un récit troublant, l’Américaine Margaux Fragaso humanise celui qui aura abusé d’elle pendant quinze ans.

Il manquait au génial roman de Nabokov, dominé par le point de vue du prédateur de nymphette, celui de Lolita, fillette complice et outragée. Margaux Fragaso, grâce à une écriture radicalement différente, fait mieux que remplir ce rôle nécessaire et ingrat.
En un récit résolument autobiographique, elle narre sa dépendance entre les mains d’un pédophile, de 7 à 22 ans. À l’écart de ses parents déglingués (l’une par les délires dépressifs, l’autre par l’alcool et la fureur), elle trouve refuge chez Peter, la cinquantaine, dont la maison regorge d’animaux, au point d’affirmer : « Peter est davantage mon père que lui ». Quand la mère est complice de cette amitié dont elle ne voit pas l’envers pervers, il est si tendre et attentif que l’affection passe peu à peu aux massages, caresses sexuelles et fellations, avec un art de la persuasion et de la manipulation impeccable, arguant que le sexe est beauté. Il lui voue un culte, dans le temple de sa chambre orné de ses photographies. Mieux, ils communiquent par des codes subtils, des fantasmes dont la lectrice précoce se fait l’écrivaine : elle devient « Nina » (« mon chef-d’œuvre en matière de femme ») puis une « personne-tigre », d’où le titre. Maintes péripéties dramatiques, une séparation forcée, les soupçons, un désir d’enfant lorsqu’elle a 17 ans, les disputes, voire les coups, une fidélité presque à toute épreuve jalonnent ce roman de formation atypique, jusqu’à ce que le vieillissant Peter se jette d’une falaise…
Elle est « abîmée » par cette énigme : « c’était un homme matriochka, chaque secret était dans un ventre (…) un champ de maïs labyrinthique ». Peut-être bien plus par la folie apathique et hallucinée de la mère, par les scènes de violence autoritaire du père. La sexualité avec Peter est un traumatisme continu, quoique sans défloration. Mais n’a-t-il pas su, malgré sa perversion d’homme meurtri par ses pulsions irrésistibles (a-t-il violé un garçon, abusé d’autres filles ? nous ne le saurons jamais), créant un asile d’amitié entre adulte et enfant, donner un sens à la vie d’une fille que ses parents et son milieu souvent sordide ne lui accordaient pas… « Je l’aimais, pourtant, et je lui avais évité la prison », s’avoue-t-elle lorsqu’elle refuse de le dénoncer. C’est à la fois un amour fabuleux, pérenne, et une sexualité indue. Ainsi, la carrière du séducteur désaxé, qui fut, très jeune, violé par des strip-teaseuses, devient un problème moral qu’il est difficile d’évacuer de façon péremptoire.
Le miracle de ce récit troublant, pas un instant racoleur, est son absence de manichéisme, de par l’humanité accordée aux personnages, complexes, fragiles, dévorés, parmi lesquels la narratrice paraît la plus forte. Indispensable témoignage, il s’élève au-delà par la noblesse de ton, la richesse métaphorique, l’aisance du déroulement et les nuances de l’analyse. Margaux ne pose pas en victime comme son statut aurait pu l’y inviter, ne nous assène pas un réquisitoire forcené à l’encontre du pédophile. Au contraire, elle tisse un réaliste tableau social au vitriol, des portraits effarants, attendrissants, jamais caricaturaux.
Ainsi, y compris pendant cette expérience de quinze ans, c’est avec une étonnante maturité, malgré ses abîmes, ses replis sur soi et sur sa relation avec Peter, qu’elle se domine et domine son sujet, sans pudeurs inutiles, sans vulgarités expéditives. A-t-elle pardonné ce qui n’était pas pardonnable ? Cette écriture, pleine de finesse, a certainement contribué à lui apporter une sérénité que nous avions devinée, sans qu’il fût besoin d’une postface, un truisme sur la nécessité de dénoncer la pédophilie. À Margaux Fragoso seule revient le mérite d’avoir mis en forme si vivante, intense et pure son histoire.

Thierry Guinhut

Tigre, tigre !
Margaux Fragoso
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie
Darrieussecq, Flammarion, 416 pages, 21

Le cœur renversé
Le Matricule des Anges n°137 , octobre 2012.
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